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Août 2021
Et pourtant, elle tourne… la Chine
Auteur : Marc Gabriel

«E pur si muove!» constatait Galilée. Il n’en fallait pas davantage pour bousculer quelques certitudes. De même, la théorie du chaos, énoncée en 1975 par James Yorke démontre que le chaos gouverne la nature du monde. On en a déduit l’effet papillon qui établit qu’un battement d’ailes de lépidoptère peut déclencher – ou empêcher – une tornade. Le chaos et les fractales de Mandelbrot (également révélées en 1975) indiquent que la nature du monde est chaotique. Tout comme les circonvolutions de la géopolitique mondiale. La Chine n’y échappe pas, mais au chaos, elle ajoute le paradoxe.

9,5 millions de km2, (+/- la taille de l’Europe). 1,45 milliard d’habitants, 15.000 km de frontières avec 14 pays. On y parle le chinois à 93%, mais on y trouve 200 langues différentes, c’est-à-dire 200 groupes ethniques minoritaires. Environ 5400 îles, 22 provinces et Taïwan que la République populaire réclame au titre de sa 23e province, 5 régions dites autonomes, (dont le Tibet). Ajoutons-y Macao et Hongkong. Voilà, très résumée, une image de la place de la Chine dans le monde.

En chinois, le pays s’appelle: pays du Centre. Autrement dit, la Chine se voit comme le centre du monde. En Occident, nous l’appelons: l’empire du Milieu. Les dirigeants Chinois vivent avec cette image forte de leur empire, placé au centre du monde. Ça peut expliquer la tendance qu’ils ont à s’arroger un pouvoir hégémonique.

Ça n’est pas sans conséquences. Par exemple, la gestion du gouvernement central dans sa politique des provinces autonomes paraît garantir une véritable autonomie, mais il n’en est rien. La pratique chinoise tient davantage d’une politique étrangère expansionniste et conquérante que d’une gestion respectueuse de ses minorités. Les Tibétains, les Ouïgours, les Zhuang ou les Huis ne sont autonomes que lorsque la majorité de la population de leur province est d’origine chinoise. Ce sont des «conquêtes» par marginalisation progressive (parfois brutale) des populations autochtones. Les Ouïgours et les Tibétains en savent quelque chose. Les populations de Macao et de Hongkong s’apprêtent, elles aussi, à goûter aux rigueurs de la gouvernance pékinoise. En attendant, ça permet aux autorités chinoises de calmer les nôtres en justifiant leur gestion autoritaire par la présence supposée d’un terrorisme provincial, ce que nous affectons de croire, commerce bien compris oblige.

Les dirigeants chinois ne se gênent pas pour dénigrer nos pays, sujets, selon eux, à la faiblesse endémique du système démocratique. À cet égard, souvenons-nous de la visite en Suisse du président Jiang Zemin en 1999. Très fâché d’une manifestation pro-tibétaine, il n’a pas supporté l’idée que le peuple exprime un avis différent du sien, ça lui était tout simplement inenvisageable. Depuis, la Suisse a fait amende honorable en allant conclure des accords commerciaux sans trop insister sur les manquements chinois aux droits humains. La visite de 1999 restera une anecdote significative de l’état d’esprit des empereurs du Milieu. Ce qui n’a pas empêché l’Occident, obnubilé par ce gros milliard de consommateurs potentiels, de s’être allègrement assis sur ses principes pour vendre ses productions.

La géopolitique chinoise est faite d’expansionnisme commercial. On ne rigole pas avec la doxa de l’empire. Les «patients» n’ont guère le choix. Soit, ils caressent la balance commerciale chinoise, soit, ils devront aller voir ailleurs. La Chine exporte des marchandises, des infrastructures, ou des voies commerciales (nouvelle route de la soie, locations à long terme de terres agricoles en Afrique, etc.) Pas de concepts culturels ou politiques, ni même économiques, contrairement aux Occidentaux. Ça permet aux étrangers de détourner le regard des exactions pourtant flagrantes du régime de Pékin. Pendant que l’on commerce, on compte, on ne regarde pas le paysage.

D’autre part, la Chine ne base pas sa politique extérieure sur d’éventuelles nécessités de politique intérieure. Là encore, quand l’Occident est soucieux de son opinion publique, ou quand il trempe sa politique étrangère dans un bouillon électoral, la Chine n’en a cure, pour l’excellente raison que, comme dans toute dictature, l’opinion publique ne fait pas partie des concepts nationaux. À l’interne, on se concentre sur la répression des oppositions. Pas de liberté de la presse, mais un parti unique1 qui surveille tout pendant que la police jette au cachot les fortes têtes. Les dictatures se mesurent aussi à l’aune de la corruption – massive en Chine – à tous les échelons administratifs.

Si pour l’heure, les Chinois travaillent sans trop renâcler, le moment viendra où le peuple n’acceptera plus de se faire acheter à grands coups de yuans et aspirera à davantage de démocratie, à moins de corruption, à plus de vacances, de confort, etc. D’autre part, les besoins de la population augmentant, le gouvernement doit inlassablement compenser des importations de plus en plus importantes. Si j’étais industriel, je commencerais à rapatrier les usines que j’avais fermées ici.

Enfin, le parti, unique, communiste (90 millions de membres et 5000 délégués), qui ne pense qu’au capitalisme néolibéral… une rare incongruité. Ce capitalisme communiste est un oxymore qui illustre la théorie du chaos! Reste à savoir si nous voulons – ou pas – perpétuer nos erreurs, autorisant ainsi l’empire à exploiter nos stupides et crédules avidités. En attendant un souhaitable, mais hypothétique réveil, fasse le chaos que le prochain battement d’ailes de papillon ne provienne pas du Centre du monde…


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