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Août 2021
Or noir et enfer blanc, l’Arctique en jeu
Auteur : Mario Bélisle

Les effets du changement climatique sont déjà bien visibles aux Pôles, où la banquise fond à vue d’œil. Mais l’Arctique retient aussi notre attention pour les inquiétudes qu’il suscite en tant que source de conflit potentiel plus ou moins grave dans un avenir proche. En effet, la région est convoitée et on s’y livre une concurrence grandissante.

Pourquoi? Parce que la fonte progressive de la glace de cet océan stratégiquement placé entre l'Amérique du Nord et l'Eurasie le rend de plus en plus navigable chaque année. L’Arctique perd en effet près de 60.000 km carrés de glace de mer par an depuis cinq décennies et la glace qui se recrée est de plus en plus mince chaque hiver. On s’intéresse donc déjà à des zones et des ressources restées jusqu’alors hors de portée. Et parmi elles, c’est le gaz naturel sous l’Arctique qui attise le plus la convoitise. La plupart des gisements dans le monde sont déjà explorés et exploités, mais l'Arctique contiendrait l'équivalent de la totalité des réserves de la Russie ou trois fois celles des États-Unis.

Alors les nations jouent des coudes dans cette froide ruée vers l'or. Elles font état de revendications juridiques croissantes, réclament l’exclusivité de l’accès à leur plateau continental sous-marin ou tentent d’établir leur souveraineté sur des portions de mer dont on ignorait l’existence il y a peu (l’île Hans, le passage du Nord-Ouest ou la frontière maritime Yukon/Alaska, pour ne nommer que ceux-là).

Les questions juridiques concernant la région se discutent sous l’égide du Conseil de l'Arctique: une organisation intergouvernementale qui encourage depuis longtemps la coopération dans la région. Ses membres clés sont évidemment ceux qui bordent l'Arctique: le Canada, la Russie, les États-Unis (par l’Alaska), la Finlande, la Suède, le Danemark (par le Groenland), la Norvège et l'Islande. Actuellement, ce sont la Russie et le Canada qui alignent le plus de revendications, ce qui semble a priori aller de soi. Mais au-delà des huit pays limitrophes de l’Arctique, il existe également treize pays observateurs affiliés à ce même Conseil, dont la Chine, l'Allemagne et l'Inde!

La différence entre pays membres et pays observateurs se voit notamment dans les raisons invoquées pour s’intéresser à la région. Les États-Unis et la Russie justifient leur revendications territoriales par leur présence historique.

Brises-glace chinois
Brises-glace chinois

La Chine, qui ne bouderait sûrement pas un accès aux hydrocarbures, dit pourtant ne s’intéresser qu’au passage du Nord-Ouest, dont elle aimerait l’ouverture à l’année. Ça viendra, et ça réduira de manière significative le temps de voyage de ses porte-conteneurs vers l’Europe. Certes l’unique brise-glace chinois en activité pour le moment, le Dragon des neiges, fait pâle figure sur cette «route polaire de la soie»; les Américains en ont 5, les Russes 51. Mais voilà… d’autres sont en construction.

Ces brise-glaces sont d’ailleurs représentatifs du drôle de jeu qui se joue là-bas à notre insu: le Canada, les États-Unis, la Russie et d’autres haussent significativement le ton. Par conséquent, le Conseil de l'Arctique s'efforce maintenant de résoudre les différends en publiant des accords et en se concentrant en principe sur la durabilité et la protection de l'environnement de cette immense et fragile région.

Le seul droit contraignant à ce jour, la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, accorde aux pays concernés une souveraineté sur les seules ressources situées en deçà des 200 miles marins de leurs propres côtes (370 km). Étendre leurs droits à ce qui se trouve au-delà de cette frontière légale est donc l’enjeu géopolitique du moment.

Comme pour les décisions annoncées lors des sommets pour le climat, la nature non contraignante des résolutions du Conseil de l'Arctique et le manque de pouvoirs d'exécution limitent la capacité de cet organe à réglementer les convoitises, à un moment où la négociation pacifique et la coopération pourraient être le plus nécessaires. D’autant qu’une quantité limitée mais croissante de territoires revendiqués ainsi que la perception d'un jeu à somme nulle placent ces nations sur une trajectoire de collision pour un conflit potentiel.

Retour au point chaud

Mais revenons-en au gaz naturel. À mesure que les pays étendent leurs forages dans le cercle polaire arctique, la fonte et l’érosion supplémentaire que cela y entraîne provoquent déjà de graves impacts environnementaux. Sans même considérer un potentiel accident comme il y en aura un tôt ou tard. Qui ne se souvient de l'Exxon Valdez et de sa marée noire sur les côtes de l'Alaska en 1989?

Malgré ces risques, les nations impliquées dans l’Arctique y développent notamment leurs programmes de forage: création d'emplois, baisse des coûts de l'énergie et prolongation de leur indépendance énergétique balaient toutes autres considérations. Quitte à montrer ses muscles, au besoin.

En raison de l'intensification de la présence militaire russe dans la région, les États-Unis viennent de mettre 40 millions de dollars dans l'amélioration de la capacité militaire de leur base aérienne de Thulé (nord du Groenland). Son emplacement est d’ailleurs stratégique: située à mi-chemin de Washington DC et de Moscou, elle jouerait un rôle en cas de missile entrant en provenance de Russie, de Corée du Nord ou de Chine.

On a appelé la «guerre froide» l’époque où les armées des deux principales puissances militaires n’entraient pas en conflit direct mais «sous-traitaient» leurs affrontements aux différents points chauds du globe… Les spécialistes de la géopolitique mondiale en sont à penser que c’est peut-être là qu’on l’aura finalement, la guerre chaude: au pays du froid.

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