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Août 2021
Amérique latine: un continent en mouvement
Auteur : Hans-Peter Renk

Au cours de ces derniers mois, plusieurs évènements importants ont eu lieu en Amérique latine.

La Colombie a vu éclater, le 28 avril 2021, des grèves et des manifestations de masse, réclamant l’abrogation d’une «réforme» fiscale néolibérale. La répression de la police et de l’armée, qui a fait des centaines de morts, ainsi que le retrait de ladite «réforme» n’ont pas arrêté le mouvement. Il faut constater que les accords de paix entre le précédent gouvernement colombien et la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) – devenue un parti politique légal – n’ont pas mis fin à la violence répressive contre les organisations populaires (le taux de mortalité des syndicalistes colombiens reste toujours l’un des plus importants du monde).

À partir de la région de Cali, une nouvelle forme d’auto-organisation a émergé, que la Bolivie avait déjà connue en 1971: des assemblées populaires se regroupant en une Assemblée populaire nationale. Sa première réunion s’est tenue les 6-8 juin et la seconde est appelée pour les 17-19 juillet. Les assemblées populaires locales et l’assemblée populaire nationale veulent organiser une grève prolongée, visant à chasser le président Ivan Duque.

Au Pérou, les élections présidentielles du 6 juin dernier ont vu la victoire, sur la candidate ultra-libérale et corrompue Keiko Fujimori (fille de l’ex-président Alberto Fujimori), de Pedro Castillo, candidat sans-parti mais clairement marqué à gauche, dont la popularité provient de son rôle à la tête d’une grève générale des enseignants en 2017. Certes, Pedro Castillo a des positions conservatrices en matière de mœurs et de droits des femmes. Actuellement, les résultats de l’élection n’ont toujours pas été rendus publics, Keiko Fujimori dénonçant – comme l’ex-président étasunien Donald Trump – «des fraudes massives». Certains ex-hauts gradés ont même appelé l’armée à ne pas accepter l’investiture de Pedro Castillo.

Au Chili, les mobilisations de masse de fin 2019, affrontant l’armée et réalisant la grève générale, ont finalement imposé l’élection d’une assemblée constituante, mais ne disposant pas des pleins pouvoirs démocratiques puisque l’appareil d’État capitaliste et l’armée – celle de Pinochet – sont toujours là. Les partis au pouvoir, toute la droite et les partis bourgeois, ont été défaits par le vote populaire, qui a à la fois favorisé certains partis de gauche traditionnels, notamment le Parti communiste – dont la plupart des représentants connus aujourd’hui sont des femmes – et des candidat-e-s «indépendant-e-s» souvent issu-e-s des mobilisations populaires. La question est à présent celle de la pleine souveraineté de cette assemblée constituante, face à l’appareil d’État et à l’armée toujours en place aussi bien que face aux multinationales impérialistes.

La dictature c’est la soumission du peuple à des lois établies contre sa volonté et ne servant pas ses intérêts. Mazouz Hacène

Au Brésil, la victoire de Jair Bolsonaro (extrême-droite) avait représenté une défaite pour le mouvement ouvrier et détérioré le rapport de force au détriment des mouvements populaires. Mais la gestion catastrophique du Covid-19 a suscité une vague de protestations, sous le mot d’ordre: Fora Bolsonaro! (Dehors Bolsonaro).

Un aspect important de ces mobilisations est sa très forte dimension féministe. Le Chili et l’Argentine ont connu des mouvements massifs s’opposant à l’Église catholique et revendiquant le droit à la libre disposition de leurs corps (alors que, dans la majorité des pays latino-américains le droit à l’avortement n’est pas reconnu ou alors sévèrement limité). Or, cette question fut longtemps un point faible des mouvements influencés par la théologie de la libération. Par ailleurs, l’hostilité aux droits des femmes est au premier plan des secteurs les plus conservateurs de l’Église catholique romaine, ainsi que des Églises évangélistes et pentecôtistes – qui ont vu croître leurs effectifs durant ces dernières décennies et jouent un rôle politique important, notamment au Brésil (lors de l’élection de Bolsonaro).

Si la Bolivie a vu le retour au pouvoir du Movimiento Al Socialismo (MAS), en octobre 2020, après le coup d’État d’extrême-droite contre Evo Morales (octobre 2019), le Venezuela ne sort pas de la crise institutionnelle et économique, engendrée par le tournant thermidorien1 de la «révolution bolivarienne» impulsé par Nicolas Maduro (successeur de feu Hugo Chávez, depuis 2013). Quant au Nicaragua, dirigé depuis 2007 par Daniel Ortega, la crise ouverte en avril 2018 par la répression des manifestations populaires, suscitées par une «réforme» controversée du système de retraite, se poursuit2. Bien que les élections présidentielles doivent se dérouler en novembre 2021, Daniel Ortega – sur la base de lois d’exception – cherche à décapiter une opposition susceptible de le contester dans les urnes, en faisant arrêter ces dernières semaines toute une série de possibles candidat-e-s à la présidence et des responsables de l’opposition, y compris d’ancien-ne-s militant-e-s du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) – l’actuel parti gouvernemental – comme Dora María Téllez et Hugo Torres (qui, en 1974, avait participé à une prise d’otages dans la villa d’un dignitaire somoziste, opération ayant permis la liberté de plusieurs prisonniers politiques… dont un certain Daniel Ortega!).


1. Référence au 9 Thermidor an II (27 juillet 1794), qui vit la chute de Maximilien Robespierre et le début de la «normalisation» bourgeoise de la révolution française. Sur les débats relatifs au Venezuela, cf. le site de la revue Inprecor: inprecor.fr/recherche-article-ayant-sujet?nom=Venezuela

2. Sur les origines de la crise d’avril 2018, cf. le site de la revue Inprecor: inprecor.fr/recherche-article-ayant-sujet?nom=Nicaragua

Hans-Peter Renk

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