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Avril 2021
La question de la liberté des chats
Auteur : Margaret Zinder

Qu’entend-on par «liberté» en ce qui concerne les chats? Je vise la liberté en ce qui les concerne et non mon idée de liberté appliquée aux animaux! La question implique d’accéder à l’être de chat en tant que chat. Cette question est rendue insoluble par la métaphysique moderne, caractérisée par les dualismes pensée-esprit/matière-corps-physique, homme1/nature, extériorité/intériorité. Deux courants philosophiques défendent ces dualismes:

1. L’humanisme métaphysique, le spiritualisme, l’existentialisme, privilégient l’esprit, la conscience, l’entendement. Seul l’homme peut être libre et autonome. Sa vie biologique est une sphère à part.

2. Le naturalisme, le biologisme affirment que tout être vivant n’est qu’un organisme biologique. La vie est un simple fonctionnement soumis à des déterminations. Les manifestations spirituelles (de l’homme!) sont assimilées à la vie biologique, elles en sont une forme dérivée.

Les deux positions pensent pauvrement l’animalité de l’animal. Celui-ci n’aurait qu’un fonctionnement (mû par des facteurs physico-mécaniques). Dans les deux cas l’animal n’a pas de vie propre, pas de vécu, pas de subjectivité, pas d’autonomie, pas de monde. Il devient un organisme utilisable, soumis au confort de l’homme.

Le courant de la phénoménologie et les chercheurs de plusieurs générations et de différentes disciplines qui s’y rattachent nous permettent de dépasser ces dualismes:

Les biologistes ont perdu la vie dans les méandres du physico-chimique.
– F. Burgat

Il s’agit d’appréhender un organisme en tant que totalité en relation avec un milieu (conception holistique de l’organisme, lequel n’est pas une juxtaposition de segments). Tout sujet vivant exprime sa qualité de sujet dans son être, son organisation, son comportement. L’animal est sujet de son mouvement (spontané ou en intention) du moi ici (ancrage de son corps actif) vers là-bas. Ce «mouvement vers», servi par les récepteurs à distance (détection des objets à l’avance, avant le tactile et le gustatif) (M. Zinder, 2003) constituent un monde appropriable, agi en intention, pressenti, perceptible, senti ou ressenti, donc signifiant, et qui fait du sujet un être qui a sa propre expérience du monde. Cette expérience vécue (Erlebnis) est manifestée, entre le proche et le plus lointain, par les actions comportementales qui constituent le milieu de l’animal. La subjectivité est ainsi reconnue comme l’unité de tous les actes effectifs et en puissance. Les comportements et le milieu sont indissociables (l’une des qualités de la table sur laquelle saute le chat a, pour ce dernier, les valeurs de sons saut: sa position de départ, sa posture préparatoire, son énergie, etc. La table est une situation et non un objet objectivé).

Selon cette approche, deux notions sont centrales:

- Le corps propre ne fait qu’un avec le moi ou le sujet. Ce corps vécu en puissance de mouvements et de perceptions est l’ancrage référentiel obligé; il est le centre de tous les rapports du sujet aux choses du monde. C’est par mon corps propre, mon corps vivant que je me rapporte aux objets, il est ce par quoi (ou qui) le monde existe.

- Le comportement ou plus juste, le se-comporter, est abordé qualitativement. Se comporter c’est s’exprimer avec son corps propre, se montrer de telle ou telle façon, selon une certaine forme, se mouvoir et agir de telle ou telle manière.

Dans le monde profondément kantien, Bobby aboie, mais ne dit pas «bonjour».
– F. Burgat

Les animaux (l’homme aussi) font des mouvements et adoptent des attitudes posturales liés comme une mélodie ou une forme: «unités dynamiques» et vécues (intérieures) et de signification. L’animal (ou l’espèce) recherche les comportements qui lui conviennent et qui deviennent ses normes vitales souples, son style: il s’agit de son allure naturelle, d’attitudes privilégiées qu’il adopte concernant les événements de sa vie et avec les autres (humains ou animaux). On peut parler d’un usage félin du corps, style comportemental de l’espèce.

Vu ce qui précède, l’animal chat est un sujet autonome, psychique, il a une vie propre, des vécus, une subjectivité. Et son intelligibilité et son vécu peuvent être accessibles par son comportement, car celui-ci les indique de manière indirecte («le psychique n’est pas donné en original…il est présenté avec et par quelque chose qui n’est pas lui» (F. Burgat).

C’est sur la base de mon insertion somato-psychique dans le monde-de-la-vie, lequel est le soubassement naturel commun à tous les organismes, et dans l’appartement constitué d’objets qui correspondent à leurs intérêts (arbres à chats, souris factices) que j’opère des analogies par imagination empathique (il ne s’agit pas d’un raisonnement!) entre mes chats et moi: à partir de mon je-corps-propre humain, je projette dans les comportements félins que je vois un vécu partageable (par exemple, je détecte dans le comportement du chat sa préparation à sauter sur la table et cette détection même c’est mon «aperception» de ce que cela lui fait, de son vécu constitué du désir d’atteindre un but, de la tension musculaire et de la visée». En même temps je fais évidemment des corrections liées aux différences de morphologie entre le chat et moi (reconnaissance de ce que je suis mais dans ce que je ne suis pas).

Il y a un enchevêtrement entre le vécu de mes chats et mon vécu. Nos liberté et autonomie sont étroitement liées, bien qu’ils gardent leurs habitudes, leur style, leurs normes vitales, leur allure naturelle, leurs attitudes privilégiées.

Margaret Zinder
Chercheuse en sciences humaines et sociales

 

Bibliographie :
Zinder, M. (2003): Approche phénoménologique de patients présentant un syndrome démentiel (Université de Lausanne).
Burgat, F. (2012): Une autre existence. La condition animale. Paris: Albin Michel.

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