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Avril 2021
Politique et liberté
Auteur : Anne-Catherine Menétrey-Savary

La politique a très mauvaise presse. On la voit tantôt comme inféodée à des intérêts particuliers, tantôt doctrinaire et liberticide. Je ne sais pas combien de fois j’ai entendu des personnes proches proclamer avec emphase: «Jamais, je ne pourrais pas faire de la politique, je tiens trop à ma liberté». La conquête et l’exercice du pouvoir suscitent méfiance et suspicion et les partis ne sont pas épargnés. Même André Gorz, dans son livre «Adieux au prolétariat», n’hésite pas à les comparer à des associations de malfaiteurs, prêts à se répartir le pouvoir «à force de combines, d’intrigues, de trahisons et de marchandages»!

Je n’ai pourtant jamais ressenti l’appartenance à un parti comme une perte de liberté. Au contraire, je fus déçue d’y être accueillie sans cérémonie et sans la moindre vérification de mes opinions politiques! J’ai toujours pu m’exprimer librement sans avoir à subir ni censure ni menace d’exclusion. J’admets cependant que ce n’est pas toujours le cas: le monde politique est parfois agité par des rivalités, des querelles de chapelle et des dissidences. La situation peut aussi se compliquer lorsque l’on est élu, même si la discipline de vote imposée par les groupes de partis est rarement coercitive.

Les hommes ne sauraient jouir de la liberté politique sans l'acheter par quelques sacrifices, et ils ne s'en emparent jamais qu'avec beaucoup d'efforts.
– Alexis de Tocqueville

En effet, les parlementaires, députés, conseillers, cette «caste élégamment mafieuse», selon les termes d’un utilisateur des réseaux sociaux, sont fortement soupçonnés d’être inféodés à des lobbies qui rédigent leurs interventions et dictent les positions à prendre. On oublie cependant que ces organisations ne représentent pas que l’économie, la finance ou les assurances. Les associations de protection de l’environnement ou des droits humains, les syndicats ou les mouvements sociaux, les groupements professionnels ou scientifiques sont aussi des lobbies. Les informations qu’ils apportent sont souvent précieuses. De plus, chaque élu.e porte les attentes et les espoirs de celles et ceux qui ont voté pour elle ou lui. Etre à leur écoute n’entrave en rien la liberté politique. C’est l’argent que des groupes d’intérêts font ruisseler dans la poche des élus qui peut en faire des marionnettes inféodées aux puissants.

Bien entendu, le champ de la politique est plus vaste que l’Etat, les élus et les partis, mais ce n’est pas toujours reconnu dans l’opinion publique. La participation citoyenne aux scrutins et aux affaires de la cité est généralement considérée comme un engagement libre et honnête, non pollué par les tares inhérentes à l’exercice du pouvoir. De nombreuses personnes sont actives dans toutes sortes de projets et de causes (écologiques, sociales, culturelles) de la société civile tout en réfutant leur caractère politique. Dans une manifestation populaire en faveur du climat, par exemple, j’ai marché à côté d’une femme qui portait une pancarte proclamant: «le climat n’est pas politique».

L'histoire démontre que la liberté d'esprit n'a pas pu se développer nulle part sans liberté politique.
– Fredik Cygnaeux

Or ce crédit d’honnêteté a-politique accordé à la société civile face aux magouilles dont se rendrait coupable la politique institutionnelle crée un regrettable malentendu. En effet, la force de la politique réside précisément dans la coexistence et les interactions entre ces deux positions de base: une vision à long terme fondée sur des valeurs ou sur une philosophie globale (dite aussi idéologie), et d’autre part une analyse lucide des réalités du moment, fondée sur une insertion dans la vie de la cité. Garder ce double ancrage permet d’écarter le risque d’une perte de liberté, soit par sectarisme quand l’idéologie ne tolère aucune déviance, soit par excès de concessions lorsque domine la volonté d’obtenir un consensus. Cela implique de maintenir un va-et-vient incessant entre les partis et la société civile, entre les élus et les organisations ou les groupes d’intérêt, avec les mêmes personnes, actives tantôt dans la rue, tantôt dans les partis ou les parlements.

La décision d’adhérer me paraît plus banale qu’on ne le croit généralement. Rien à voir avec la religion ou la secte, et peu avec la recherche d’un bénéfice personnel. L’engagement résulte plutôt d’une rencontre, d’un projet, d’une émotion. On se retrouve à plusieurs autour d’une cause commune, on rejoint une association, on manifeste, on cherche de nouveaux appuis. Bientôt se fait sentir un besoin d’élargir la vision pour donner du sens à ce qu’on vit, et la nécessité d’une convergence entre les différents combats pour leur donner plus de poids en les portant au niveau de la politique institutionnelle.

C’est cela que les partis politiques peuvent offrir: une clé de lecture pour comprendre le monde. Franchir ce pas enrichit la conscience beaucoup plus qu’il n’impose la soumission à une doctrine. Ce n’est pas une vocation: rien n’est révélé, tout se construit. La politique, c’est quelque chose qui se vit au jour le jour, c’est un processus. Nous voulons changer le monde, et pour cela nous devons nous émanciper de toutes les doctrines préétablies. «Les mécanismes d’inscription de l’émancipation se trouvent chemin faisant», écrit le philosophe Slavoj Zizek, et «le risque de ne pas y parvenir fait justement partie de ce pari qu’est la liberté». Un pari, oui, mais qui aura un impact sur beaucoup de monde. Les grands leaders, les opposants qui galvanisent les foules, les Aung San Suu Kyi, les Navalny ne peuvent ignorer que leur lutte les met en danger, eux-mêmes, mais aussi celles et ceux qui leur font confiance. En politique, la liberté doit aller de pair avec la responsabilité.

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