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Octobre 2020
Lutter contre l’esclavagisme d’aujourd’hui
Auteur : Rémy Cosandey

Durant toute ma vie et dans le cadre des nombreuses fonctions que j’ai exercées, j’ai toujours lutté pour le respect des Droits humains. Je partage entièrement cette affirmation de l’article 1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme: «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité».

Avec quelques amis, j’ai contribué au début des années septante à créer la section des Montagnes neuchâteloises d’Amnesty International. J’ai présidé pendant plusieurs années l’Association suisse des villes jumelées et j’ai représenté mon pays au sein du comité mondial de cette ONG. J’ai siégé pendant plus de 20 ans à la Commission cantonale neuchâteloise pour la cohésion multiculturelle. J’ai fait partie aussi du groupe de travail chargé de dialoguer avec les communautés musulmanes. C’est dire que je ne suis pas suspect d’être raciste.

L’histoire de l’esclavage n’est pas celle de l’Afrique, mais celle de l’humanité.
– Hebdomadaire Marianne

Manifestation contre l’apartheid

Je ne me suis pas contenté de dénoncer le racisme et l’esclavagisme par des mots. J’ai aidé concrètement plusieurs communautés africaines (en rédigeant notamment des statuts, des allocutions et des lettres) et j’ai soutenu les légitimes revendications des communautés musulmanes (ce qui m’a valu de recevoir une carte d’entrée permanente au Musée des civilisations de l’islam de La Chaux-de-Fonds). Et surtout, en 1986, j’ai organisé avec Pierre Mauroy et mes amis des villes jumelées, une grande manifestation pour dénoncer l’apartheid en Afrique du Sud. Symboliquement, cette manifestation s’est tenue à l’île de Gorée (près de Dakar), là où étaient regroupés les esclaves dans l’attente de leur transfert en Amérique.

La cruelle mort de George Floyd (on peut même parler d’assassinat) en mai dernier a déclenché partout dans le monde une révolte contre l’esclavagisme et les droits bafoués des minorités ethniques. Ces réactions sont justifiées mais elles ont hélas souvent débouché sur des amalgames simplistes et sur une méconnaissance complète des réalités.

D’un jour à l’autre, des personnes (la plupart du temps bien intentionnées) se sont mises à réécrire l’histoire, oubliant qu’au 21e siècle on ne pense pas comme dans les années 1700 et 1800. Elles ont exigé le déboulonnage des statues rendant hommage à ceux qui avaient fait le commerce des esclaves. Elles ont même couvert d’opprobre ceux qui avaient découvert l’Amérique, soulignant qu’ils avaient contribué au massacre des populations autochtones. Au passage, elles ont culpabilisé tous les Blancs, les rendant responsables de la conduite de leurs ancêtres.

Réduire en esclavage les membres d’une autre ethnie n’était pas plus difficile pour les habitants de l’Afrique noire qu’il ne l’était, pour les Grecs anciens, d’asservir des non-Grecs.
– Olivier Grenouilleau

Refaire toute l’histoire

Je le dis clairement: cette stigmatisation collective est une attitude irréfléchie. D’une part parce que tous les Occidentaux ne sont pas des descendants de colons esclavagistes (les Suisses n’ont d’ailleurs pas de passé colonial), d’autre part parce que les plus grands «négriers» ne sont pas les colons blancs mais les marchands arabes et les potentats qui régnaient en Afrique (Livingstone et Stanley n’ont pénétré à l’intérieur de ce continent que dans les années 1850). Refaire l’histoire, oui, mais toute l’histoire!

Durant la traite occidentale, 11 à 13 millions d’esclaves ont été déportés vers les Amériques. La traite orientale, c’est-à-dire arabo-musulmane, est évaluée entre 14 et 17 millions d’esclaves. La traite interne à l’Afrique est estimée selon le même ordre de grandeur. Quelles que soient les horreurs commises par les Européens, ils n’ont ni le monopole ni la primauté de l’esclavagisme et de la traite. «La traite négrière n’a pas été une invention diabolique de l’Europe», affirmait déjà le grand historien Fernand Braudel.

Il est légitime de condamner le racisme et l’esclavagisme et de dénoncer ceux qui, au cours des derniers siècles, se sont enrichis en faisant le commerce de la chair humaine. Mais il est encore plus nécessaire et surtout plus urgent de se battre aujourd’hui pour faire cesser l’esclavagisme de notre époque. Et quel est-il? Dans plusieurs pays asiatiques (le Bangladesh, le Pakistan, l’Inde, la Chine, etc.), des femmes et des enfants travaillent dans des conditions abominables et pour un salaire de misère pour que les Occidentaux puissent se procurer des vêtements et des chaussures à vils prix.

L’argent ne représente qu’une nouvelle forme d’esclavage impersonnel à la place de l’ancien esclavage personnel.
– Léon Tolstoï

En Afrique, des enfants de 12 ans sortent du sol les minerais qui entrent dans la composition des smartphones. En Amérique du Sud, des gamins descendent dans des mines dangereuses pour extraire l’or ou le cuivre. Si vous ne le saviez pas encore, vous voilà avertis: vous êtes complices de ce qui se passe dans le monde aujourd’hui.

Un moyen de contribuer à réduire les atteintes à la dignité, c’est d’empêcher les multinationales de continuer à se conduire comme des violeurs des droits humains. Le peuple suisse votera le 29 novembre sur l’initiative intitulée «Pour des multinationales responsables». L’acceptation de cette initiative serait un pas important pour mettre fin à l’esclavagisme moderne et pour préserver l’environnement.

Dénoncer l’esclavagisme des 18 et 19e siècles et ne pas aller voter le 29 novembre, c’est faire preuve d’incohérence et de se donner bonne conscience à bon marché. Mais, pour certains, il est hélas plus facile de descendre dans la rue que de faire son devoir de citoyen.

Rémy Cosandey

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