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Octobre 2020
Des statues à déboulonner, pour remettre les pendules à l’heure
Auteur : Hans-Peter Renk

L’assassinat de l’Afro-Américain Georges Floyd par un policier blanc a suscité à l’échelle planétaire un mouvement anti-raciste, comme on n’en avait plus vu depuis la lutte pour les droits civiques aux États-Unis dans les années 1960. Ce mouvement conteste la présence dans l’espace public de représentants du système esclavagiste et colonial. Quelques exemples des statues visées:

le roi Léopold II (1835-1909): lors du partage de l’Afrique par le congrès de Berlin (1885), il s’appropria comme possession personnelle (léguée en 1908 à la Belgique) le territoire de l’actuelle République démocratique du Congo. Le travail forcé et la répression des résistances au colonialisme furent le lot des habitants de ce pays. Des atrocités recensées lors d’une enquête internationale menée par le diplomate Roger Casement (1864-1916), assassiné par l’impérialisme anglais pour avoir participé à la lutte pour l’indépendance de l’Irlande.

Jean-Baptiste Colbert (1619-1683): ministre du roi Louis XIV. Il est l’auteur du Code, réglementant le traitement et la répression des esclaves noirs aux Antilles françaises. Sa statue trône devant le siège de l’Assemblée nationale, à Paris.

Edward Colston (1636-1721): négrier anglais et négociant. À son propos, cet extrait d’un journal espagnol: «Au moins 30 statues dans tout le Royaume Uni commémorent des personnages impliqués dans le rentable commerce des esclaves. La première à tomber fut dimanche passé celle de Edward Colston, à Bristol. Les manifestants utilisèrent des cordes pour renverser l’effigie de ce haut personnage du XVIIe siècle, qui peupla la ville d’hôpitaux et d’écoles, mais qui est aussi responsable de la vente comme marchandise humaine de 80.000 adultes et enfants, 20.000 autres ayant été dévorés par les requins» (El Pais, 10.6.2020).

David de Pury (1709-1786): négociant et banquier à Lisbonne, anobli en 1785 par le roi de Prusse. Sans enfants, il légua sa fortune à la bourgeoisie de la ville de Neuchâtel. Un legs utilisé pour créer des institutions ou effectuer des travaux d’utilité publique. Depuis 1855, sa statue se dresse sur une place de Neuchâtel et, à l’instar de Colston, il est considéré d’abord comme bienfaiteur de sa ville d’origine, sa participation au système esclavagiste ayant été ignorée ou sous-estimée.

La statue de David de Pury est présentement l’objet de débats, une pétition demandant sa relégation dans un musée. L’histoire de cette statue est utile à connaître. Elle fut réalisée en 1848 par le sculpteur David d’Angers et coulée par le fondeur parisien Quesnel. Comme elle n’avait visiblement pas encore été payée, une souscription fut ouverte à Neuchâtel en 1854. Le comité ad hoc des souscripteurs était présidé par le colonel Henri-Frédéric de Meuron-Terrisse, banneret de la bourgeoisie jusqu’au 1er mars 1848 (date de la révolution républicaine). Un an après l’inauguration de la statue, le colonel de Meuron-Terrisse entra dans l’histoire comme l’un des chefs de la contre-révolution royaliste (manquée) des 3 et 4 septembre 1856.

Pendant plus d’un siècle, la nature des affaires du ci-devant baron David de Pury ne fut pas ou peu évoquée. Le 9 mars 2003, lors d’un sermon de carême 1 à la Collégiale de Neuchâtel, le pasteur Théo Buss – alors secrétaire romand de Pain pour le prochain – scandalisa la «bonne société neuchâteloise» (BSN) en évoquant la participation de certaines grandes familles au commerce triangulaire entre l’Afrique, l’Amérique et l’Europe. Une polémique s’ensuivit au sein de l’Eglise réformée évangélique neuchâteloise (EREN), certain-e-s paroissien-ne-s appartenant à la BSN n’ayant pas apprécié ce rappel 2.

Je crois qu'il y aura en fin de compte un conflit entre les opprimés et ceux qui les oppriment. Je crois qu'il éclatera un conflit entre ceux qui veulent la liberté, la justice et l'égalité pour tous et ceux qui veulent que perdure le système d'exploitation. C'est ce type d'affrontement qui se produira, j'en suis persuadé, mais je ne pense pas qu'il se fera sur la base de la couleur de la peau, comme Elijah Muhammad (dirigeant du mouvement Nation of Islam, plus connu sous le nom de Black Muslims) l'enseigne.
– Malcolm X, Le pouvoir noir. Paris, La Découverte, 2004, p. 255.

En 2014 encore, l’historien Grégoire Oguey morigénait l’auteur d’un «sermon très engagé [qui] remet le feu aux poudres». Et de critiquer véhémentement «la tentative de faire débaptiser l’Agassizhorn, dans les Alpes bernoises, en raison des théories raciales de Louis Agassiz, et ce à grand renfort de propagande médiatique» 3. Depuis, à défaut de l’Agassizhorn, l’Espace Louis-Agassiz à Neuchâtel a été débaptisé au profit de feue Tilo Frey, 1ère conseillère nationale neuchâteloise et afro-descendante.

Le mouvement contre le racisme suscite des contre-feux. D’abord la répression impulsée par l’actuel président étatsunien Donald Trump. Ensuite, l’accusation de «révisionnisme» historique, puisqu’il faudrait «tenir compte des mentalités de l’époque». Ou celle de «remplacer la lutte des classes par celle des races» (Manuel Carlos Valls Galfetti, ex-premier ministre français, cité par John Vuillaume, in: l’essor, n° 4, août, 2020, p. 5). De la part d’un homme politique, clamant préférer Georges Clémenceau («premier flic de France» et belliciste de la Première Guerre mondiale) au socialiste Jean Jaurès (assassiné le 31 juillet 1914, par un certain Raoul Villain), et prônant la rupture de la gauche avec le socialisme, voilà qui ne manque pas d’air!

Hans-Peter Renk


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