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Août 2021
Qu’est-ce que la géopolitique ?
Auteur : Margaret Zinder

À mes yeux, il vaut la peine de décortiquer cet ensemble complexe et mouvant appelé géopolitique. Définition: «nom féminin et adjectif. De géo et politique»; «Étude des rapports entre les données naturelles de la géographie et la politique des États» (Le Petit Robert).

L’État-nation suppose un territoire où s’exerce un pouvoir de commandement et une population soumise à ce pouvoir. L’exercice de ce commandement est conditionné par une organisation politique et le succès de l’État-nation tiendrait à l’assise territoriale, mais plus encore au niveau d’adhésion de sa population à ses institutions. Il faut une congruence entre État (unité politique) et nation (unité nationale, de langue, de culture…). Cette congruence n’est pas statique; elle se construit, s’entretient ou s’affaiblit sous l’action des deux parties et sous l’effet de causes extérieures. Des transferts de populations aux effets dramatiques peuvent avoir lieu en cas de non congruence. Donc chaque État (gouvernement et institutions) doit «fidéliser» sa population et aussi faire valoir sa puissance à l’extérieur (politique étrangère) en cherchant des alliances (accords, partenariats, organismes supranationaux).

La géographie dans ce tableau politique apparaît non pas tellement comme la science naturelle (désintéressée) de la surface de la terre, mais plutôt comme susceptible de fournir des données exploitables au service des puissances économiques et politiques (richesse des sols en pétrole, gaz, eau, fonte des glaces au profit de nouvelles routes maritimes, oléoducs…). C’est dans cet esprit d’exploitation des ressources, de croissance économique et d’augmentation des profits que les États entrent en concurrence au niveau de leurs frontières.

Les géographes fournissent aux politiques des outils de domination au service des experts, des élites et du pouvoir: grille universelle des coordonnées, plans, cartes, photographies aériennes, qui placent l’observateur en situation d’objectivation.

Selon le dictionnaire des Sciences Humaines1 (Michel Foucher, géographe, diplomate, professeur) la géopolitique se décline selon trois registres:

1. Compréhension du monde (grâce à des grilles de lectures pertinentes): rendre compte de ce qui survient, dans un lieu localisé, concernant quels acteurs, pourquoi là.

2. Action pour atteindre un objectif particulier: agir a trait à la puissance, aux intérêts (matériels – sécurité, ressources, marchés – ou symboliques – prestige, influence).

3. Énonciation consistant à élucider les enjeux et permettre des débats sur les options de politique étrangère engageant l’avenir: selon des principes et des valeurs, le système mondial est hétérogène: co-souveraineté et sécurité collective (en Europe), logique classique de puissance (Chine, Russie, Iran). On compte des États faibles, instables, en reconstruction… le monde apparaît comme «multipolaire» ou «unipolaire» avec un pôle de référence.

Les trois registres de Foucher rejoignent pleinement le contenu de notre premier chapitre: la compréhension du monde fournie par les outils géographiques permet aux États de prendre des décisions politiques et de justifier celles-ci aux yeux de leurs citoyens.

La géopolitique est en fait l’affaire des gouvernants, assez éloignés de la géographie et de la politique comme disciplines académiques (théoriques).

La géopolitique est difficile à cerner, composée à des degrés variables de données géographiques (à toutes les échelles possibles, du Monde, des continents aux villes, des océans aux sous-sols ou à l’espace interplanétaire), de politique comme science ou comme philosophie, de politique comme système de gouvernance ou de figures proto-démocratiques (telles que ONU, ONG), de nations, de citoyens (aux identités diverses ou homogènes). La géopolitique apparaît comme une discipline complexe faite de données en interrelation en perpétuel mouvement et formant un équilibre instable qui se défait et se refait.

En tous les cas, en géopolitique, chaque objet géographique est connoté politiquement parce qu’objet d’un enjeu politique: une frontière «naturelle» est reconnue, à condition d’être l’aboutissement d’une confrontation ou l’objet d’un accord entre États. «La frontière est une institution établie par des décisions politiques et régie par des textes juridiques»1.

En fait, la géopolitique nous rappelle que ce qui se passe entre les humains est rarement «naturel»! Un exemple: les énergies comme le gaz, contenu dans certains sous-sols, restent cachées, tant que des techniques mises au point par des ingénieurs, encouragés et autorisés par des pouvoirs politiques, ne les ont pas détectées. Et alors se met en action tout un ensemble technique et économique d’extraction, de liquéfaction, de recherche de débouchés, de capacités de transport, ensemble qui devient géopolitique à cause des enjeux considérables entre les États producteurs et consommateurs, les États constructeurs de gazoducs, les États hébergeant les terminaux, les États possédant les espaces maritimes et les ports d’arrivée des navires méthaniers2. Les contacts diplomatiques, les chantages politiques, les concurrences, les coopérations des États les uns avec les autres, les uns avec d’autres, les uns contre d’autres… tout ce «bouillonnement» constitue, dans cet exemple, la «Géopolitique des tubes et des méthaniers» avec carte à l’appui2. Et la géopolitique d’un domaine va influer sur un nombre considérable d’autres relations internationales, et inversement.


1. Le dictionnaire des Sciences Humaines, Paris: P.U.F, 2006.

2. Navires qui acheminent le gaz naturel liquéfié (GNL).
Voir l’article «Washington sème la zizanie sur le marché européen du gaz» (Le Monde diplomatique, N° 806-66e année. Mai 2021, pp. 10-11).

Margaret Zinder, chercheuse en sciences humaines et sociales

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