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Février 2020
Lesbos, la honte de l’Europe
Lu par : Rémy Cosandey

Lesbos, la honte de l’Europe
Jean Ziegler,
Seuil,
2020

Après avoir lu les 130 pages du livre de Jean Ziegler, on partage entièrement le titre que l’auteur a choisi. Avec lui, on ne peut qu’avoir honte pour l’Europe, qui fait passer la défense des frontières avant le respect des Droits de l’homme. On partage son constat: Lesbos est devenu un territoire sur lequel les Droits de l’homme sont bafoués.

À propos des demandeurs d’asile parqués à Lesbos, la conseillère fédérale Karin Keller-Sutter parle de leurs conditions précaires. Quel bel euphémisme! En réalité, il faudrait qualifier les hot spots de véritables camps de concentration. Mais qu’est-ce que les hot spots? D’après le Parlement européen, ils ont pour but de mieux coordonner les agences de l’UE et des autorités nationales dans leur travail mené sur les frontières extérieures en matière de premier accueil, d’identification, d’enregistrement et de prise des empreintes digitales des demandeurs d’asile.

Le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés évalue en novembre 2019 à 34.500 le nombre des réfugiés parqués dans les cinq hot spots de la mer Egée. Les deux tiers d’entre eux sont des femmes et des enfants. Etant équipés pour héberger au maximum 6400 personnes, ces camps sont donc désespérément surpeuplés.

Les demandeurs d’asile vivent dans des conditions épouvantables: les toilettes sont insuffisantes et bouchées, les installations sanitaires pratiquement inexistantes, la nourriture avariée, les enfants jouent dans la boue au milieu des rats et des serpents, les familles vivent à plusieurs dans des abris minuscules.

Priver les gens de leurs droits humains revient à contester leur humanité même.
– Nelson Mandela

Jean Ziegler dénonce aussi le rôle de Frontex (abréviation de «frontières extérieures»), organisation fondée en 2004 et qui a son siège à Varsovie. Les policiers de ce service sont chargés de la lutte contre les cartels internationaux du trafic d’êtres humains. Dans la pratique, ils veillent à empêcher les réfugiés d’aborder à Lesbos ou ailleurs. Le commandement de Frontex a été clair: «Notre tâche n’est pas de secourir les naufragés, mais d’assurer la sécurité des frontières».

Rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, Jean Ziegler a vécu des situations dramatiques en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud. Mais il souligne qu’il ne pouvait pas imaginer que de telles horreurs se passent en Europe. «Aujourd’hui, dit-il, les hot spots sont au service d’une stratégie précise: de la dissuasion et de la terreur. Il s’agit d’inspirer un effroi tel que les persécutés renonceraient à quitter leur pays. En laissant se développer dans les hot spots des conditions de survie qui rappellent les camps de concentration d’épouvantable mémoire, les malfaiteurs de Bruxelles visent à tarir le flot des réfugiés».

L’auteur s’en prend avec virulence à certains pays qui érigent des murs et dressent des barbelés pour ne pas accueillir des demandeurs d’asile, notamment la Pologne et la Hongrie. «La plupart des Etats membres qui ont vécu sous le joug soviétique sont aujourd’hui des Etats mendiants, affirme-t-il. Ils vivent essentiellement des dizaines de milliards d’euros que l’UE leur verse au titre de l’aide à la cohésion régionale. Ceux d’entre ces gouvernements qui refusent la relocalisation des réfugiés, qui nient le droit d’asile et qui accueillent les persécutés qui se présentent à leurs frontières avec des matraques électriques, des barres de fer et des chiens dressés à mordre doivent être exclus du bénéfice de ces aides».

Nous sommes entièrement d’accord avec ces propos. Davantage même: nous conseillons à tous les ministres européens d’aller passer une journée dans les hot spots de Lesbos. S’ils ont encore une parcelle d’humanité, ils reviendront épouvantés. Jean Ziegler le dit en conclusion: «Nous devons imposer la fermeture immédiate et définitive de tous les hot spots, où qu’ils se trouvent. Car ils sont la honte de l’Europe».

Rémy Cosandey

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