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Février 2020
L’identité pavillonnaire
Auteur : Margaret Zinder

«Plus de la moitié de la population mondiale vit en ville» (Pison). Les villes attirent les habitants des campagnes. Ils y trouvent du travail et bénéficient des équipements collectifs (hôpitaux, centres de santé).

Pourtant, on observe aussi un mouvement inverse: des familles cherchent à s’établir à la campagne en se faisant construire une maison individuelle ou en logeant dans des ensembles de constructions mitoyennes présentant une grande homogénéité. On assiste ainsi à l’occupation de parcelles rendues constructibles par des groupes de maisons toutes construites sur le même modèle. La population de ces ensembles se compose des classes moyennes.

Du point de vue territorial, un tel ensemble constitue une zone assez bien délimitée en dehors d’un village. Les membres de chaque famille doivent se déplacer tous les jours pour aller au travail ou au collège. Généralement, pour beaucoup de produits de consommation courante, les familles se rendent au centre commercial à plusieurs kilomètres. Rentrés après une journée de travail, les membres de la famille aspirent à profiter du confort qu’ils se sont offert. Ils disposent d’un grand écran qui concurrence les cinémas éloignés en ville et les réunions d’associations diverses.

L’essayiste Jean-Luc Debry et l’ethnologue Marc Augé nous donnent quelques clés pour décrypter cette organisation de l’espace et le style de vie qu’elle entraîne.

Il y a une cohérence entre tous les pans de la vie sociale et économique de ces habitants. En marge du village, ils mènent tous une vie à part mais identique et conforme à un certain style. Se croyant uniques et originaux dans «leur maison», se voulant à l’abri dans leur lieu de vie, dans une place circonscrite et spécifique, mettant au premier plan la valeur individuelle, ils sont pourtant amenés à adopter des comportements conformistes, obéissant aux injonctions subtiles d’un système. Car le choix de cet habitat, l’occupation de cet espace, sont soumis à l’espace plus vaste économique, social et politique dans lequel ils s’inscrivent et qu’ils doivent pratiquer.

Pour plus de facilité et pour gagner du temps, un conducteur optera pour les tronçons d’autoroutes, délaissant les petites routes de campagne sur lesquelles il risque de se trouver bloqué derrière les machines agricoles. Il s’arrêtera peut-être à une station-service pour prendre de l’essence, boire un café et avaler son croissant du matin. Au cours de son trajet l’autoradio égrainera les informations comme une litanie sans aspérités.

Au travail, le conducteur devenu employé vivra toute la journée les nouvelles formes managériales et d’organisation du travail, visant l’estime de soi inscrite dans l’objectif d’obtenir une bonne évaluation, éprouvée par la performance, l’efficacité et la compétitivité. Bientôt il s’autoévaluera lui-même au moyen de procédures et d’échelles d’évaluation standardisées, qui comprendront les degrés de participation et d’adhésion à l’entreprise, y compris ses valeurs d’initiative, de dynamisme et de collégialité.

En rentrant du travail l’employé redevenu conducteur fera un détour par le centre commercial. Muni de sa liste des courses il se muera en consommateur, guidé par la publicité, les offres du jour et les étiquettes délivrant les qualités énergétiques et les apports nutritifs des produits.

Avant de se mettre à table, il consultera ses messages électroniques, se réjouira de l’avancée de la technologie qui augmente la rapidité de son ordinateur et de la réception des messages de son téléphone portable. Il répondra à quelques messages et remplira les cases du sondage de satisfaction des clients de son garage. Il fera un clic sur le moteur de recherche qui s’impose aux internautes, pour avoir l’avis d’un expert sur un problème qui le préoccupe.

Au repas il s’enquerra des résultats scolaires de ses enfants, misant sur leur parcours d’excellence pour l’obtention future d’un diplôme ou d’un titre censés leur assurer une position ou un poste enviables. A la rigueur il questionnera sa femme sur son travail personnel.

Dans tous les paragraphes qui précèdent, l’habitant dont il est question ici apparaît comme conducteur, utilisateur du système routier, client du restoroute et du supermarché, employé encadré et contrôlé, c’est-à-dire passager de «non-lieux» (Augé); soumis à un itinéraire balisé, au temps du trajet, obéissant au code de la route, subissant les nouvelles du jour, la publicité, la codification et l’étiquetage des produits, les valeurs productivistes appliquées aux «ressources humaines», se conformant à la technologie, se confiant à l’expertise, acceptant la concurrence scolaire, il entend et fait ce que tous les autres font, il est «l’homme moyen» dont l’identité est réduite aux qualités normatives du monde socio-économique atemporel. Il n’est pas lié à ses semblables mais séparé, solitaire, uniformisé. Il n’est ni à la ville ni à la campagne. Plus l’homme a affaire aux non-lieux (nulle part, déraciné, déterritorialisé), plus il a tendance à fuir «chez soi»!

Margaret Zinder
Chercheure en sciences humaines et sociales


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