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Avril 2025
Libertaire versus Libertarien
Auteur : Edith Samba

Ces deux termes, si proches, sont volontiers amalgamés et il ne semble pas inintéressant, de par les temps qui courent, de mieux en décortiquer les principes de base respectifs.

Pour résumer, en 1840 paraît la première théorie de l’anarchisme, développé par P.J. Proudhon qui pose les bases d’une vie collective, basée sur une devise : « Ni Dieu ni maître ». Utilisée dès la fin du XIXe siècle, elle exprime la volonté de l’individu de ne se soumettre à aucune autorité politique ou divine, et pouvoir vivre sans contrainte.

À la différence de l’anomie (désignant l’état d’un être ou d’une société qui ne reconnaît plus de règles communes), l’anarchisme milite pour l’élaboration de lois, de règles internes à une communauté émanant directement par vote direct de la population, avec les outils connus comme l’initiative, le référendum, et que la collaboration soit appliquée sous le contrôle de mandat impératif, par des personnes élues, et révocables quand c’est nécessaire. Refusant le principe de domination par un individu ou un groupe, le but est de former une société sans classe sociale, favorisant la solidarité comme solution aux antagonismes, la complémentarité de la liberté de chacun et celle de la collectivité, l’émancipation féminine, l’autogestion des moyens de productions comme les coopératives, les mutuelles ou autres modes de fonctionnement.

L’idée n’est pas de résoudre les différences de sensibilité mais d’associer des forces autonomes et contradictoires. À noter aussi que l’anarchisme ne se considère ni de droite ni de gauche, et ne se reconnaît pas dans ce marquage idéologique qu’on retrouve dans les assemblées représentatives, même s’il a été volontiers classé parmi les extrêmes gauches de par son engagement contre le fascisme, le patriarcat, le colonialiste. Malgré quelques groupes ou individus portés par une conflictualité anarchiste, la valeur cardinale en est le pacifisme.

À bien des égards, l’étude de sociétés dites « premières » tendent à confirmer que l’esprit libertaire remonte aux origines de l’humanité puisque fonctionnant sans autorité politique ni police, de façon autonome, par l’aide mutuelle et l’association volontaire.

Au milieu du XXe siècle, avec le conflit du Viêt-Nam, après une alliance entre libertaires et une gauche contre-culturelle qui réclame une extension des libertés individuelles et des moeurs, se développe le libertarianisme au travers des oeuvres d’écrivains libéraux européens tels que John Locke, Friedrich Hayek et Ludwig von Mises. Il est communément considéré être une continuation ou une radicalisation du libéralisme classique. Dans les années 80, Newt Gingrich, un conseiller américain, développera une forte influence dans ce sens, participera à fonder la Federalist Society, pour former une nouvelle élite judiciaire, aujourd’hui à la Cour suprême et plusieurs grandes instances. Puis, pour trouver beaucoup de petits soldats affiliés à ce courant, elle puisera dans les classes rurales, industrieuses, liées par un sentiment de déracinement, pour y former des adeptes du Tea Party. Plusieurs milliardaires, dont les frères Cook, financeront abondamment l’organisation de meetings, de transports, pour faire monter la sauce. Un discours de droite religieuse et conservatrice, jouant sur les peurs et les colères fait petit-à-petit accepter des propos outranciers comme une nouvelle norme, populiste et isolationniste. Ce véritable glissement du libertaire vers le conservatisme, se fait nommer paléolibertairisme, alliance entre un ultra-capitalisme et un conservatisme sur le plan des mœurs.

L’arrivée des nouveaux Tontons flingueurs aux États-Unis, qui ont largement les fonds pour assouvir leur délire paléolibertarien, convaincus de vivre les derniers jours d’un monde très ancien et d’en créer un nouveau, selon leur utopie, un « capitalisme à fragmentation ». Leur idée est de pulvériser l’État-providence, ponctionneur d’impôts, distributeur d’aides aux misérables et éliminer les services publics. La solution de rêve pour cette élite est de faire sécession dans des résidences fermées, des îles privées, des paquebots-bureaux, des plateformes franches. Ces « zones économiques spéciales  », paradis fiscaux et parcs d’affaires, disséminés dans le monde entier, ont déjà commencé à se construire, à l’image de Dubaï. Celui-ci en est un exemple idéal : propriété d’un clan familial, misant sur la spéculation immobilière, aucune vie politique, pas de syndicats, les ouvriers construisant le tout, s’occupant de faire tourner les services annexes dans des conditions d’esclavage. Ils sont dépossédés de leur passeport, n’ont pas voix au chapitre et sont relégués en périphérie.

Aussi, pour faire court, les libertariens se caractérisent par leur attachement au droit de propriété, alors que pour les libertaires : « la propriété, c’est le vol ». Selon la magnifique réflexion de Hannah Arendt: « Le totalitarisme, une fois au pouvoir, remplace invariablement tous les vrais talents quelles que soient leurs sympathies, par des illuminés et des imbéciles dont le manque d’intelligence et de créativité reste la meilleure garantie de leur loyauté ».

Après lectures de Q. Slobodian avec « Le capitalisme de l’apocalypse », de J. Stiglitz avec « Les routes de la liberté », ou encore « La conjuration des imbéciles » de J. Kennedy Toole, on décortique ainsi mieux le paradoxe d’arriver au pouvoir au nom des libertés, alors que le projet conduit à en être les fossoyeurs : le fondement n’est pas la liberté, c’est le droit de propriété.

Edith Samba, Saint-Martin

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