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Juin 2021
Une mobilisation contre la bétonisation du pays
Auteur : José Sanchez

Lorsqu’en avril 1975, un groupe de militants anti-nucléaires occupe le terrain où devait se construire une nouvelle centrale à Kaiseraugst, dans le canton d’Argovie, c’est une première. Un village de tentes, puis des constructions en bois vont accueillir les opposants. L’occupation du site durera 11 semaines, une manifestation de soutien à cette opposition rassembla plus de 15.000 personnes. Surprise totale dans cette Suisse encore pétrie de conformisme et de soumission.

À l’époque le terme de ZAD (zone à défendre) n’était pas encore utilisé. Le terme plutôt employé était celui d’action directe, qui en résumait bien le sens. La légitimité d’un projet de centrale nucléaire pouvait être contestée directement sur le terrain, en occupant la surface destinée à accueillir cette centrale avant que le moindre cube de béton ne soit coulé. Cette forme de contestation, nouvelle en Suisse, trouvait sa justification dans le danger que présentait pour toute la population environnante, l’activité d’une centrale nucléaire. La forte opposition se révéla finalement victorieuse. La centrale prévue ne fut jamais construite.

Dans les années 70, de nouvelles formes d’actions vont donc se répandre dans d’autres secteurs de la société. Des logements vides furent ainsi occupés pour dénoncer les spéculateurs immobiliers et la pénurie de logements à des prix abordables. Des usines furent occupées dans le canton de Neuchâtel par des ouvrières et des ouvriers en colère, menacé-e-s de licenciements ou de réductions salariales. Des jeunes refusaient l’obligation du service militaire par l’objection de conscience ou contestaient la hiérarchie militaire par des refus d’ordre.

Ce tour, non exhaustif, de diverses luttes sociales illustre un aspect peu connu ou oublié de la contestation sociale en Suisse et des mouvements de désobéissance civile.

L’opposition à l’extension de la carrière du Mormont par une occupation pacifique du terrain renoue avec cette tradition d’une lutte déterminée, pacifique, citoyenne. Car l’adversaire n’est pas une compagnie mineure. Leader mondial de la production de ciment Lafargue-Holcim est une multinationale majeure. Son pouvoir s’étend bien au-delà des collines vaudoises.

La protection de l’environnement, la dénonciation du gouffre énergétique de l’usage du béton, la nécessité d’une sobriété énergétique et de la préservation des espaces verts de la véracité industrielle et immobilière ont donc poussé un groupe de citoyens à passer tout de suite à l’action, sans coller à l’agenda institutionnel des élections et des démarches juridiques.

Dans notre société de classes, le principe du respect de la propriété privée met sur le même plan la possession d’une télé et celle d’une société industrielle. Évidemment les conséquences sociales et environnementales ne sont pas similaires. Cet écart et ses conséquences ont toujours justifié la mise en œuvre de nouvelles formes d’opposition et de lutte, alliant la légitimité sociale et la détermination. Ainsi est née par exemple la mobilisation du 1er mai, journée internationale de lutte pour la journée de 8 heures. Le mouvement ouvrier a longtemps incarné cette détermination à atteindre ses revendications. Sur cette voie, d’autres mouvements se sont ensuite engagés avec la même détermination: les mouvements des femmes, les mouvements des droits civiques, les mouvements pacifistes pour ne citer que quelques exemples.

Pour tous ces mouvements, il était important de revendiquer des objectifs sans compromis possibles, en dehors du champ institutionnel à des moments historiques.

Avec le réchauffement climatique, l’urgence d’une action déterminée se fait à nouveau sentir. Le facteur temps ne permet pas d’envisager un long cours plus ou moins rapide. L’anticipation est absolument nécessaire pour réduire massivement les émissions de gaz à effet de serre. Les formes d’action pacifiques des mouvements pour le climat à partir de l’année 2019 s’inscrivent parfaitement dans ce contexte. La ZAD de Mormont s’inscrit dans cette voie.

Ces formes d’engagement permettent aussi de développer une conscience critique et indépendante de l’idéologie dominante, et de construire des mouvements engageant des forces vives.

Un regret aussi, le peu de mobilisations et de soutien effectifs en Suisse à cette occupation et à cette problématique de l’exploitation du béton. Une manifestation tardive à Lausanne, alors qu’il aurait été indispensable de diffuser cette lutte et d’organiser des actions de soutien et d’information dans tout le pays dès le départ, comme pour les sujets climatiques. Par exemple en récoltant des fonds pour assurer la défense juridique des zadistes, et en organisant des actions et des événements dans un maximum de lieux. Cet isolement a facilité l’intervention de la police pour évacuer la ZAD. Les réseaux sociaux ont leurs limites. Les messageries instantanées ne sauraient remplacer la mobilisation physique.

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