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Juin 2020
Vieillir chez soi !
Auteur : François Iselin


Écoutez votre père qui vous a donné la vie, et ne méprisez pas votre mère lorsqu'elle sera dans la vieillesse.

Livre des proverbes

Qui de nous n'a pas éprouvé son désarroi lorsque l'un de ses proches, parents ou grands parents, handicapés ou malades, réclame une assistance que nous ne pouvons lui assurer? Nous sommes alors tiraillés entre le placer en EMS ou respecter ses volonté de rester «dans ses meubles» jusqu'à sa mort.

Le bonheur supprime la vieillesse.
– Kafka

Nous constatons alors que notre famille est dispersée, les enfants éloignés dans leurs propres appartements ou villas, débordés par leurs professions et les soins aux enfants. Ce «chacun pour-soi et tous isolés» est le résultat de l'éparpillement des familles voulu par le lucratif marché immobilier qui multiplie les habitations en en réduisant la taille. Les enfants ne pouvant ainsi plus entourer leurs parents âgés, ni les accueillir chez eux comme c'était encore le cas il n'y a pas si longtemps. Alors, c'est l'impasse, les enfants ont mauvaise conscience ne sachant plus que faire de leurs «vieux».

L'État s'est donc vu contraint de faire face à la dispersion des familles en multipliant les EMS plutôt que de contraindre le marché immobilier d’abandonner sa politique de mitage du territoire et d'exiger qu'il construise moins, mais mieux en prévision du vieillissement de la population, soit des habitations suffisamment spacieuses et flexibles pour héberger les familles «pour la vie».

Les soins à donner aux personnes vieillissantes concernent une fraction croissante de la population puisque l'espérance de vie s'est considérablement allongée, sans pour autant que la qualité de vie ne s'en soit s'améliorée. En conséquence, le nombre de Suisses de plus de 80 ans augmentera de 70% d'ici 2035 et le nombre de nonagénaires passera de 65.000 actuellement à 127.000 en 2030.

L'entrée des «seniors» en EMS, librement consentie ou contrainte, constitue un élément perturbateur majeur, car leur placement en EMS est ressenti de façon négative. C'est une transition dont ils ne se remettent que très difficilement. Ils doivent quitter leur maison où ils étaient entourés par leurs enfants, petits-enfants et connaissances pour côtoyer des «résidents» (un terme trompeur, puisqu'ils sont dessaisis de leurs propres résidences!) dont la dégradation de la santé présage de ce qu'il leurs adviendra, sans parler de leurs angoisses lorsqu'ils apprennent des décès.

La vie en EMS pose de nombreux problèmes aux personnes âgées. Elles sont certes logées, soignées, et libérées des taches quotidiennes. Mais bien qu'elles aient pu y emporter quelques meubles et souvenirs personnels, la plupart de ces personnes souffrent d'avoir été arrachées à leur domicile, souvent sous la contrainte de leurs médecins ou de leurs enfants préférant s'en débarrasser. Leurs visites à l'EMS, rares ou inexistantes, ne sont que pis-aller pour soulager leurs consciences.

Un vieillard est un livre qu’on néglige de lire.
– Julien Green

Lors du placement des personnes en EMS en Suisse notamment, leurs droits sont rarement évoqués. Pourtant, la Déclaration universelle des droits de l’homme (art. 8) stipule que toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale et de son domicile… Il faut ajouter à cela, le droit à l'autonomie de vie, à l'inclusion dans la société et au respect de la vie privée (Convention relative aux droits des personnes handicapées, art. 14). Le risque dans les EMS tourne souvent à la maltraitance vu la réduction et la surcharge des effectifs malgré le recours à des civilistes. Notons que ces dérapages peuvent aussi survenir à domicile lorsque le proche aidant est débordé!

Outre ces droits souvent bafoués, la concentration de personnes âgées dans un même environnement est le pire moyen de les protéger contre les épidémies et les pandémies comme celle du covid-19. Ce virus a déjà infecté plus d'un EMS en Suisse et en Europe, autant que dans les prisons, les casernes et les croisières où les personnes sont entassées. Les appartements protégés ne sont pas plus sûrs puisque l'impératif du «rester chez soi!» est inapplicable… faute de «chez soi». Dans les EMS en Suisse, les femmes demeurent en moyenne 3 ans et les hommes 1 an. Mais cela concerne les personnes à revenus modestes, car les indépendants et ultra riches, ont largement les moyens de se passer de ces institutions.

Quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui disparaît.
– …

Certes l'Etat a instauré un système d'accompagnement alternatif au placement en EMS dénommé CMS (centres médicaux sociaux). Suppléant aux difficultés d'un conjoint valide pour accomplir les nouvelles taches qu'exige son proche malade ou handicapé. Leurs «aides à domicile» secondent certes le «proche aidant» qui, faute d'être soutenu ou remplaçable par un membre de la famille, assume quotidiennement et à plein temps les taches courantes de la maison. Ce membre de la famille, déjà ébranlé par l'aggravation des souffrances de son proche, est souvent lui-même âgé et malade et sa nouvelle mission devient concurrente à celle des aides à domicile qui le suspecte soit de n'en faire pas assez, soit tout faux! L'irruption biquotidienne de ces aides, chaque fois différentes, venant de loin en voiture, constitue une intrusion pénible dans la vie du couple.

En prévision de l'allongement de l'espérance de vie de la population, des pandémies, des canicules et autres catastrophes climatiques, économiques et financières qui s'annoncent, il faudra revoir complètement notre façon d'assurer la protection de l'ensemble de la population vieillissante.

On pense à l'instauration de services publics de rénovation, d'agrandissement et d'aménagement des logements des seniors pour qu'ils puissent rester chez eux en sécurité et dans les meilleures conditions. On leurs aménagera – sans devoir faire de mises à l'enquête – de larges vérandas ouvertes au soleil, des chemins d'accès supprimant obstacles et escaliers, des chambres confortables pour loger qui viendront les aider et des places de parcage facilement accessible aux personnes âgées lorsqu'elles sont conduites chez leurs médecins ou autres. Dans ces habitations nouvellement adaptées aux besoins des personnes assistées, les proches aidants interchangeables pourront remplacer les aides à domiciles après s'être initiés aux soins à apporter à leurs parents âgés.

Ainsi l'humanité redeviendra humaine. Et les EMS, vidés de leurs résidents, pourront accueillir les jeunes bien portants qui souffrent de ne pas avoir de chez-soi!

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