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Août 2019    [54]
Emoi dans la presse en Suisse romande
Auteur : Marc Gabriel

Dans le creux de l’été, un petit scandale est venu secouer la torpeur estivale du Nord vaudois. Au début, ça paraissait anodin, et puis, parce que les Autorités se sont divisées avant de s’affranchir de la sacro-sainte collégialité, les médias s’y sont intéressés. L’émoi a gagné toute la presse romande… Les Autorités municipales d’Yverdon-les-Bains veulent «punir» un journal au prétexte qu’elles ne sont pas satisfaites de la manière dont le journal local a rendu compte d’un discours du syndic. La punition prévue consistait à priver le quotidien La Région des publications communales officielles… Sauf que, devant une telle promesse, la direction du journal a cru bon de licencier la rédactrice en chef. Et ça, ce n’était pas prévu.

Bien sûr, on peut se noyer dans le commentaire, évoquer la mégalomanie, voire la dictature, tenir de savantes considérations sur la liberté de la presse menacée et se pencher sur le triste sort des journalistes dans le monde… Il n’en reste pas moins que le fait est révélateur. La liberté de la presse n’a que peu de sens dès l’instant où intervient une relation financière. Un commanditaire devient «lecteur» en lisant ce qu’il a payé, mais il ne veut y lire que ce pourquoi il a payé.

Où est la limite? Est-ce parce qu’une autorité paie les communications officielles qu’elle doit faire, qu’elle peut exiger la relation in-extenso, avec si possible d’élogieux commentaires de ses déclarations politiques? Chacune et chacun en restera juge en son âme et conscience. Et l’essor, qui revendique sa complète et incontestée liberté, ne va pas ici juger de cette situation particulière.

Le journal concerné par cette affaire, La Région, écrit et pensé à Yverdon-les-Bains, a pendant de nombreuses années, été dirigé par un journaliste, désormais à la retraite, qui ne cachait pas son appartenance politique au clan bourgeois. La longue fréquentation avec les autorités politiques du Nord vaudois aura institué une réelle «collaboration». Un climat de «réciprocité» quasi automatique s’est lentement, mais sûrement installé. Un départ à la retraite plus tard, une nouvelle rédactrice en chef arrive et fait ce qu’elle a appris à faire, à savoir du journalisme, celui où l’on rend compte en hiérarchisant les informations. Quelques bisbilles politiques ont fait le reste: rupture de la collégialité municipale, licenciement précipité, etc.

La question se pose: peut-on déplaire à un commanditaire? Ou plutôt, doit-on nécessairement lui plaire? Est-ce que la liberté de la presse est soluble dans l’argent? Et surtout, est-ce que la relative objectivité de la presse est viable dans une configuration où journalistes et autorités se connaissent trop bien, où l’on se côtoie régulièrement dans les inaugurations, les manifestations et autres vernissages. Evitons le mot «copinage», parlons plutôt d’une sorte de confrérie où, le verre à la main, les relations deviennent si fréquentes qu’elles peinent à garder une juste et équitable distance. Bien sûr on ne va pas jusqu’à systématiser l’invective ou la louange, mais on est, malgré tout, confortablement installé dans une sorte de routine où il importe que tout reste à sa place, où, par un prétendu souci d’exactitude, les discours sont communiqués à l’avance dans les rédactions…

Lorsque l’on vit dans la même communauté, il est difficile de rester critique, objectif. L’argent, les amitiés politiques ne sont pas les seules entraves à la liberté de la presse. Les idéologies, les dogmes, les racismes, les appartenances à un groupe financier ou à un magnat quelconque sans oublier d’autres prédispositions masquent mal les partis pris. Les Fake News, si chères à Donald Trump qu’il prend soin de les répandre lui-même. Les visions partisanes et l’absence de nuances. Toute cette ambiance délétère finit par «teinter» nos journaux, non plus de délicats pastels, mais de couleurs saturées, bien foncées, quelquefois même, bouffies de haines et de ressentiments. Le célèbre Washington Post, dont l’indépendance n’est plus à démontrer, même si il n’échappe pas, lui non plus à certaines critiques, a une devise intéressante: «Democracy Dies in Darkness» 1. Et c’est pour cette bonne raison que l’on doit continuer, malgré tout, à informer le public le plus complètement possible. L’opinion du journaliste qui donne l’information fait partie de l’information, mais elle n’est pas l’information. Vous le savez bien, vous qui lisez l’essor; ce ne sont pas les opinions des divers rédacteurs qui font le journal, ce sont les informations qu’elles ou qu’ils donnent en ne cachant pas leurs opinions. A défaut d’objectivité sans saveur, c’est au moins une manière de respect des lectrices et des lecteurs et d’honnêteté intellectuelle…

Moralité: tu ne publies pas ce que j’aurais aimé lire dans le journal où je paie quelques annonces, je te coupe les vivres et tu ferais bien de couper les têtes qui dépassent. Voilà où nous en sommes. Mais, n’en déplaise à Donald, tout Trump qu’il soit, il trouvera encore un Washington Post ou un New York Times devant lui. Pourvu que ça dure. Quant à l’essor, certes plus modeste, ça fait quelques années qu’il est là (depuis 1905). Peut-être, n’est-ce pas sans raison!

Marc Gabriel


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