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Juin 2017 
Un éloge à la force des faibles
Auteur : Pierre Bühler

«On a souvent besoin d’un plus petit que soi.»
La colombe et la fourmi
Le lion et le rat

Chez Jean de La Fontaine, cette sentence est illustrée par deux fables («De cette vérité deux fables feront foi»). C’est un peu comme si cette vérité était trop profonde pour pouvoir se contenter d’une seule histoire, comme chez Jésus, où il faut parfois plusieurs paraboles pour dire la joyeuse nouvelle du règne qui vient…

Une colombe, alors qu’elle se désaltère au bord d’un ruisseau, voit une fourmi tomber dans l’eau. Elle lance un brin d’herbe, la fourmi s’y agrippe et sauve ainsi sa vie. Sur ce, «un certain Croquant», un villageois, arrive et, voyant la colombe, s’apprête à la tuer avec son arbalète, pour en faire son repas. Mais la fourmi s’empresse de piquer le vilain au talon, laissant ainsi à la colombe le temps de s’enfuir. «Le souper du Croquant avec elle s’envole / Point de Pigeon pour une obole».

La seconde fable, plus connue, raconte comment un rat sortit de terre entre les pattes d’un lion. Le roi des animaux montra ce qu’il était et lui laissa la vie. «Ce bienfait ne fut pas perdu», car il advint plus tard que le lion fut pris dans un filet. Rien ne lui servit de rugir, mais le rat accourut et rongea les mailles du filet, libérant ainsi le roi des animaux. Cette histoire se termine par une seconde «vérité»: «Patience et longueur de temps / Font plus que force ni que rage».

La force toujours se veut forte: elle s’affirme, se déploie, veut tout maîtriser, tout dominer. Les deux fables insinuent qu’il y a une sorte de faiblesse dans la force: inscrit dans un rapport de forces, le fort n’est jamais à l’abri de tomber sur plus fort que lui. La gracieuse colombe devient victime de l’arbalète du vilain et, mieux encore: le roi des animaux se trouve enfermé dans un filet! La force est ainsi prise dans l’escalade de la force. Il faut devenir toujours plus fort, dans un effort incessant de combler toutes les faiblesses. Et, semble-t-il, seul le petit, seul le faible est alors, paradoxalement, en mesure de briser cette spirale de la force. «Gardez-vous de mépriser aucun de ces petits», exhortait Jésus (Matthieu 18,10). La fourmi pique le talon du vilain, véritable «talon d’Achille» de la force, et le rat, au lieu de rugir bruyamment, ronge patiemment, jusqu’à ce que le filet cède.

C’est donc un éloge à la force des faibles, qui est tissée de patience, d’endurance, de persévérance, dans les revers et les échecs que la force des forts ne manque pas de leur réserver. Une petite piqûre, au bon endroit, au bon moment, peut faire vaciller la force des vilains. Et si de beaucoup de petits, l’Histoire, avec un grand H, ne retiendra pas les noms, ils l’auront pourtant faite, cette Histoire, avec leur patient et discret labeur. Leonardo da Vinci disait: «Il génío é pazíenza».

C’est pourquoi la phrase la plus géniale, à mon avis, dans notre Constitution fédérale, c’est celle du préambule qui dit que «la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres».

Pierre Bühler,
Neuchâtel

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