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Juin 2017 
Le jeune louveteau et les trois chiens
Auteur : Bernard Walter

«Attaché? dit le loup: vous ne courez donc pas où vous voulez?»
Le loup et le chien

Un jeune louveteau plein d’espoir et d’idéal part dans le vaste monde avec sa lampe d’éclaireur marque Baden Powell, en recherche de succès et de vérité, parole de louveteau. Chemin faisant, il rencontre, main dans la main, deux chiens bien peignés, Micron et Fripon. Séduit par le sourire béat et l’aspect propret et léché de Micron, il l’aborde, prêt à croire ses mots pleins de promesses.

- Comme vous me semblez heureux, comme vous me semblez beau, comment donc pouvez-vous avoir autant de succès?

- Mais il n’en tiendra qu’à toi, beau jeune homme, lui répond Micron. Il faut être toujours d’accord avec celui qui te parle. Et bien sûr plaire à ton maître.

- Mais de maître, je n’en ai pas. Et comment donc s’appelle votre maître?

- Il s’appelle Finance. Pour lui, je dois raconter les histoires qu’il me demande de raconter, même si je n’y crois pas. Alors mon maître sera content et j’aurai de lui ce qu’il me plaît d’avoir.

- Mais alors… vous ne pensez donc pas ce que vous voulez?

- Bien sûr que non, mais qu’importe, tu deviendras célèbre.

«Hum», pense le louveteau, «voyons ce que dit Fripon. Il semble porter sur lui le poids de l’expérience et de l’honnêteté.»

- Je cherche la vérité et le bonheur, dit le louveteau.

- Mais faites comme nous, mon ami. Regardez comme nous sommes costumés. Et regardez ma belle montre, lui dit Fripon.

- Ah c’est beau tout ça. Et comment est-ce que je dois faire?

- Moi, je vais te dire la vérité au complet: fais de la politique, comme nous, tu mèneras la vie de château.

- Et pour arriver, il faut faire quoi?

- Plaire aux dieux du monde et faire les lois qui toujours les favorisent. Après, tu dis n’importe quoi, pourvu que ça ait l’air sérieux et vrai.

- Et ces dieux du monde, qui sont-ils?

- Mais c’est les gros riches, jeune homme!

- Ah... Alors c’est les mêmes maîtres que le patron de Micron? Vous ne pensez donc pas non plus ce que vous voulez?

- Auff, schnarff, euuuhh… enfin… c’est-à-dire… mais qu’est-ce que ça peut bien faire?

- Ah mais non, c’est trop bête de dire le contraire de ce que je crois et de ce que je pense. Au revoir Micron, au revoir Fripon, continuez de courir après votre maître, mais pas avec moi.

Micron et Fripon, comme un seul chien: - Mais, attends… attends louveteau… nos maîtres, ils ont des cigares à 100 dollars…

Trop tard, le jeune louveteau est déjà loin. Poursuivant sa route, le louveteau rencontre Brossebien, un animal qui lui fait très bonne impression. Humblement il lui adresse la parole.

- Bonjour Brossebien. Je suis en quête de vérité et de succès. J’ai rencontré Micron et Fripon, mais ce qu’ils me disent ne me plaît pas. Ils ne pensent qu’à l’argent, et à cause de cela, ils doivent tromper les autres, ils ne peuvent plus dire la vérité.

- Oh mais moi, ce n’est pas la même chose, lui répond Brossebien. Moi, je suis indépendant. Si c’est ce que tu veux, viens avec moi à la télévision. Tu verras comme tu seras célèbre, tu auras deux jeunes louves pour chaque soir te caresser le visage, ensuite tous t’écouteront, tu auras tellement de plaisir!

À ces mots, le louveteau ne se sent plus de joie et son coeur se met à chanter.

- Mais, dit le louveteau, vous dites ce qui se passe dans le monde… vous devez aussi parler des choses désagréables, donc?

- Oh parfois… mais rassure-toi, c’est toujours ce qui est désagréable à ceux qui ne pensent pas comme Monsieur le directeur de la télévision, et ce que pense mon directeur, je le pense aussi. Donc je suis toujours heureux.

- Mais alors, reprend le louveteau, ce n’est pas toujours la vérité?

- Oh, je suis un peu comme un fleuriste, j’arrange, j’arrange... mais qu’importe?

- Vous ne pensez donc pas librement? Vous n’êtes donc pas libre de vos humeurs?

- Il faut savoir ce qu’on veut dans la vie.

- Eh bien moi, si je ne sais pas toujours ce que je veux, je sais en tout cas ce que je ne veux pas. Et je ne veux pas vous suivre.

«Pourquoi, je ne sais dire», pense alors le louveteau, «mais je n’aime pas leurs sourires, à ces chiens élégants. A aucun des trois.»

Là-dessus, le jeune louveteau s’enfuit dans sa forêt, et il court encore.

Et moi… Suis-je chien, suis-je loup?
Suis-je larbin, suis-je libre?

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