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Centième anniversaire 2005    [3] °
Petit retour historique sur l’Essor: de 1905 à 1980
Auteur : Hervé Gullotti

Un journal de femmes, d’hommes et d’idées

L’Essor est un petit journal pacifiste, dont le rayonnement, aussi modeste fut-il, s’est étendu, durant tout le XXe siècle, des bords du lac Léman aux confins du Jura. Il a été fondé en 1905 sur l’initiative d’un cercle de pasteurs affiliés à l’Eglise évangélique libre du canton de Vaud. Dès ses premiers numéros en 1906, l’Essor fait montre de préoccupations progressistes. Ce journal est intimement lié à la tradition chrétienne sociale réformée et au socialisme chrétien. Il est, si vous voulez, l’illustration de la prise de conscience des milieux réformés romands de la nécessité d’éduquer les masses qui petit à petit s’intègrent en ce début de XXe siècle dans le jeu politique. L’Essor est une réaction vis-à-vis du libéralisme triomphant qui a jeté une bonne partie de la population dans la misère, il tente de ramener à l’Evangile une partie des classes laborieuses attirées par un communisme athée, et il est aussi une conséquence de l’apparition du Réveil dans les milieux réformés évangéliques qui comporte son lot de prosélytisme. C’est ainsi, je crois, que l’on peut expliquer le titre de ce journal, l’Essor, qui est du même registre que le vocabulaire prophétique qui a fait les beaux jours de la gauche et surtout de l’extrême gauche. Il arborera fièrement son sous-titre: journal «social - moral - éducatif - religieux».

Durant les années vingt et trente, le journal évolue sensiblement, perdant tour à tour son caractère religieux et pacifiste. Entre 1918 et 1922, sous l’ère Adolphe Ferrière (1879-1960), professeur en sciences pédagogiques à l’Institut Jean-Jacques Rousseau à Genève, l’Essor devient «social, moral et éducatif», attirant dans son lectorat les pédagogues défenseurs de ce qui a été appelé l’école nouvelle. Sur le plan politique, l’heure est encore à la défense de la Société des Nations. Sous Henri Chenevard (1888-1955), l’Essor, rebaptisé Nouvel Essor, se transforme durant une dizaine d’années (1923-1932) en une entreprise quasiment commerciale, servant essentiellement de plate-forme publicitaire à la promotion des livres des Editions Forum qu’a créées et dirige Chenevard. Le bref passage de Simon Gauthier (1892-1960), industriel parfumeur genevois, à la tête du journal entre février 1932 et septembre 1933, marque la fin d’une ère très agitée. Gauthier se fait, à contre-courant de la tradition pacifiste du journal, l’avocat des militaristes. Il défend l’intervention de l’armée lors de la fusillade de Genève en novembre 1932. Il refuse d’admettre comme légitime le suffrage féminin. Deux points de vue qui provoqueront l’ire des lecteurs, demeurés majoritairement fidèles à l’esprit des premiers temps. Exposé à des problèmes financiers récurrents, le journal échappe de peu à la disparition. Il est repris par Albert Séchehaye (1870-1946), professeur de linguistique à l’Université de Genève, soutenu par une poignée de paroissiens de la Rive-Droite, affiliée à l’Eglise évangélique libre genevoise. Son sauvetage coïncide avec le retour d’une réflexion religieuse dans les colonnes du journal. Humaniste, progressiste, Séchehaye ouvre largement les quatre pages du bimensuel au socialisme chrétien. Il s’entoure de pédagogues, qui ont influé antérieurement sur les destinées de l’Essor, tels Alice Descoeudres, Pierre Bovet, Adolphe Ferrière ou Edouard Claparède. Il accueille également dans ses colonnes à partir de 1936 les représentants helvétiques du mouvement personnaliste. Le journal puise pour l’essentiel son lectorat dans l’Arc lémanique.

La direction est une tâche prenante qui contraint Séchehaye, diminué par l’âge, la maladie et son enseignement, à s’entourer de collaborateurs. Malgré ces appuis, l’éminent linguiste, disciple et successeur de Ferdinand de Saussure, trouve de moins en moins de temps pour se consacrer à la gestion du journal, harassé par ses obligations académiques. De ce fait, il invite en novembre 1943 ses lecteurs à se réunir en vue de passer la main. Sans l’ombre d’une hésitation, son successeur est choisi en la personne d’Edmond Privat, dont l’influence était devenue grandissante au sein du comité de rédaction.

Privat est un personnage tout à fait passionnant . Pacifiste jusqu’au bout des ongles, il sera l’un des piliers du mouvement espérantiste en Suisse et dans le monde. Il tentera dans les années vingt d’imposer cette langue artificielle comme langue universelle à la Société des Nations. Il en sera l’un des plus illustres poètes, grammairien et historien. Privat aura le privilège d’avoir été un proche du Mahatma Gandhi et de Romain Rolland avec lesquels il a échangé une riche correspondance. Militant, Privat fera partie de nombreuses associations pacifistes, dont le Conseil suisse des associations pour la paix après-guerre. Durant la guerre, alors professeur d’anglais à Bellinzone, Privat s’occupera de réfugiés italiens au Tessin. De confession protestante, Privat sera influencé par le mouvement anglo-saxon Quaker ainsi que par la philosophie indienne non-violente, l’Ahimsa, que Gandhi a transformée en dogme politique.

Le charisme intellectuel de Privat n’est plus à montrer. Son rayonnement va fortement influencer ses proches et inscrire le journal dans une ligne dont il ne s’affranchira qu’au début des années 80 avec le décès d’un proche de Privat, Eric Descoeudres (1910-1987). Né à Bienne dans une famille d’horlogers rattachée à l’Eglise évangélique libre vaudoise, il effectue des études de commerce. Au tournant des années trente, il épouse Lydia Schmid. Professionnellement, il se tourne vers les mouvements coopératif et syndical. De la Hollande où il travaille comme traducteur au service d’un syndicat, Descoeudres commence à écrire dans La Coopération et dans l’Essor (dans ce dernier cas dès 1935). En 1939, de retour à Lausanne, il est engagé à la société coopérative de consommation. Dans ces années-là, il se lie d’amitié avec Edmond Privat et intensifie sa présence à l’Essor. Il apprend l’espéranto. Il se lie avec les socialistes religieux, sans jamais adhérer au parti socialiste, et devient en 1937 membre de la commission de rédaction de l’Espoir du Monde. Il s’initie d’autre part à la philosophie de Gandhi. En 1946, Descoeudres prend en main les destinées de Coopération. Il y restera jusqu’en 1975, ouvrant l’hebdomadaire à tous les problèmes de société et du monde. L’homme n’en abandonnera pas pour autant l’Essor. En 1953, succédant à André Chédel (1950-1952), il en devient rédacteur responsable. A sa retraite, en 1975, Eric Descoeudres se consacrera entièrement à la revue. Gravement atteint dans sa santé, il abandonnera la direction de l’Essor en 1985.

Durant ces années d’après-guerre, l’Essor a été traversé par de nombreux courants religieux. Outre les religions orientales, des sympathisants des quakers, des rosicruciens, du mouvement JEAN et de Krishnamurti notamment enrichiront ses réflexions. Journal d’idée, l’Essor a toujours laissé une place centrale au dialogue et à la confrontation (verbale!) des opinions: quelles solutions pour la paix dans le monde; violence, non-violence, quels enjeux; désarmement, économie et société, etc. A cet égard, sans oublier l’héritage des «Anciens» (Romain Rolland, Martin Luther King, Gandhi, Tagore, etc.), le journal s’est toujours efforcé de se faire l’écho des idées progressistes du moment. Observateur des enjeux de société, l’Essor a toujours suivi de près l’actualité politique, culturelle et économique de son temps et tenté de se faire le porte-parole des minorités ainsi que de la cause des femmes. L’Essor a également gardé un regard attentif aux problèmes éducatifs ainsi qu’aux dégâts provoqués par l’Homme à l’encontre de l’environnement.

Ironie de l’histoire de ce journal, à l’époque où Ariane Schmitt a écrit sa plaquette sur les 75 ans de l’Essor, la question de son avenir dans le paysage médiatique suisse se posait déjà. Ainsi l’ancienne responsable concluait son propos: «Oui vraiment, l’Essor doit être davantage qu’un seul lien amical entre membres d’une même famille spirituelle il devait être, avec d’autres, le ferment d’un renouveau. Si ce journal a survécu malgré toutes les vicissitudes, s’il a tenu bon contre vents et marées, bien qu’il fût toujours en avance d’une longueur sur son temps, c’est sûrement parce que sa mission n’est pas achevée, parce que son message peut être mieux compris aujourd’hui qu’hier, parce qu’un jour il sera enfin entendu».

Liste des rédacteurs responsables de l’Essor depuis 1905:


Paul Sublet (1906-1915)

Paul Pettavel (1916-1918)

Adolphe Ferrière (1919-1922)

Henri Chenevard (1923-1932)

Simon Gauthier (1932-1933)

Albert Séchehaye (1933-1943)

Edmond Privat (1944-1949)

André Chédel (1950-1952)

Eric Descoeudres (1953-1985)

Ariane Schmitt (1985-1995)

Jeanlouis Cornuz (1995-1998)

Alain Simonin (1998-2005)

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