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Août 2021
Les silences et les dénis de Nestlé
Auteur : Serèn Guttmann

Combien de temps a-t-il fallu à Nestlé pour reconnaître que plus de 60% de ses grands produits de consommation et boissons ne répondent pas à «la définition de santé» et que «certaines catégories ne seront jamais saines»? Que s’est-il passé pour que nombre de médias, très pusillanimes jusqu’à présent, proclament enfin cette vérité? Le Financial Times (31.05.2021) met fin au silence qu’avait vainement tenté de briser la Directrice de la sécurité des aliments de Nestlé, Yasmine Motarjemi.

Loyale et soucieuse autant de la santé des consommateurs que de la réputation de son entreprise, cette experte scientifique de haut vol s’était vue refuser ses demandes d’audit afin d’analyser la qualité des produits. Les bonus des cadres de certains secteurs de production risquant de s’en trouver altérés, voire supprimés en cas de retrait du marché.

Yasmine Motarjemi, engagée en 2000 par Nestlé après avoir été débauchée de l’OMS précisément pour son expertise et sa longue expérience des toxi-infections, n’a cessé de lancer des alertes en interne auprès de sa direction qui a préféré la licencier pour «divergence d’opinion» en 2010. Un très long procès a abouti à la condamnation de Nestlé pour harcèlement le 7 janvier 2020. Pour violation de la loi suisse du travail (article 328 du Code des obligations). Violation du code interne de conduite professionnelle interdisant le harcèlement et toutes autres formes de représailles «à l’encontre des salariés qui rapportent des problèmes en toute bonne foi, étant entendu que les droits de la personne incriminée seront également protégés» (article 14 de «l’impératif» code Nestlé de gouvernance 2007). Et refus de donner suite aux alertes sanitaires de la directrice qui demandait une enquête sur la gestion de la qualité.

Au-delà des défaillances dans la gestion de la sécurité des aliments, les conclusions de ce procès démontrent une culture organisationnelle défaillante. Prédisposant ainsi l’entreprise à toute forme d’abus et de dysfonctionnements, comme les récentes révélations du Financial Times le prouvent.

Dans cette enceinte du tribunal, la Direction de Nestlé a apporté des réponses scandaleuses révélant un fonctionnement anormal de l’entreprise et sa lenteur dans la gestion de la qualité de ses produits. Ainsi l’ancien PDG, Paul Bulcke, a admis qu’en général Nestlé cumulait les problèmes avant d’intervenir et que cela prenait du temps. 9 ans dans le cas de l’ex-directrice! De même les révélations du Directeur de qualité, et harceleur Roland Stalder, sont éclairantes. À la question du juge «pourquoi avez-vous voulu mettre un produit sur le marché alors que tous les scientifiques étaient contre?», sa réponse suscite l’inquiétude. Il rejette toute expertise scientifique la considérant comme du «bla bla de l'OMS» et affirme «baser ses décisions sur les informations du livre de cuisine Le Larousse gastronomique».

Cela s’ajoute à de nombreuses négligences, ainsi que la peur exprimée par des salariés de devenir à leur tour une cible de harcèlement en cas d’alerte sur des dysfonctionnements. Est-ce une explication au fait qu’une grande majorité des produits de la multinationale soient restés médiocres malgré ses énormes investissements dans le domaine des sciences de la santé dont son institut Nestlé Health Science?

L’éthique de Yasmine Motarjemi et son souci d’empêcher la mise sur le marché de produits dangereux n’ont pas été perçus par la direction de Nestlé comme une nécessaire remise en question.

Licenciée abusivement pour avoir exigé la sécurité alimentaire des produits négligée par la direction de Nestlé, Yasmine Motarjemi a vu sa vie et sa carrière brisées au nom de sa déontologie. Durant 10 ans, elle a mené un procès contre le géant de l’agroalimentaire qui a tenté d’acheter son silence après avoir saccagé sa vie. L’incorruptible Yasmine Motarjemi se bat autant pour notre santé que pour la défense de grands principes.

Mais comment expliquer le silence et l’inaction des ONG ou des associations de consommateurs? Pas plus les soucis de la spécialiste dans le domaine de la sécurité et de la qualité des aliments que ses expériences sur la gestion de l’entreprise n’ont fait l’objet d’un examen. Pourquoi les nombreux documents et preuves que cette experte a déposé au tribunal n’ont-ils eu qu’un faible retentissement?

Les yeux s’ouvrent enfin sur ces dérives que la publicité de la multinationale dissimulait aux yeux des consommateurs sous le slogan «Good Food Good Life». Le Financial Times nous offre ce dessillement officiel et public mettant à mal les prétentions de Nestlé à s’affirmer comme l’entreprise emblématique de la Nutrition, de la Santé et du Bien-être.

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