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Février 2020
Réduire la fracture territoriale de la Suisse
Auteur : François Iselin

Une question immense se dresse en ce moment en Europe. C'est la question agraire, la question de savoir quelle forme nouvelle de possession et de culture du sol un avenir prochain nous réserve.

Pierre Kropotkine, Paroles d'un révolté (1885)

Ce forum pourrait aussi s'intituler la «facture de la fracture ville-campagne». Car cette facture est devenue de plus en plus lourde à supporter pour les hommes et l'environnement. Facture des pollutions industrielles et urbaines, du dépérissement des campagnes, du mitage du territoire, des pollutions atmosphériques, du changement climatique… Ces factures ont augmenté considérablement depuis la généralisation du productivisme marchand et sont devenues insolvables en Suisse et dans le monde.

Campagnes et villes sont deux établissements humains complémentaires et contradictoires. Les villes ne produisent pas de biens de première nécessité, elles dépendent des campagnes pour se nourrir. Celles-ci approvisionnent les citadins grâce au «travail de la nature» que gère la paysannerie suisse, mais surtout étrangère. Leurs productions sont assurées par la photosynthèse activée par l'énergie solaire et puisant le gaz carbonique de l'air. Le travail des paysans consiste à planifier et assister ce processus naturel, donc écologique. Hormis les pollutions dues à la motorisation fossile de l'agriculture, ce processus demeure un épurateur des polluants urbains et industriels.

La Suisse est scindée par une ligne droite allant de Vevey à Vaduz. De part et d'autre de cette «limite des mélèzes», au nord-ouest: le Plateau et au sud-est: les Alpes qui recouvrent 2/3 du pays, mais n'hébergent plus que le quart de sa population et où l'activité agricole n'a cessé de diminuer à l'avantage de celle touristique, qui bien qu'en déclin, a quadruplé de 1980 à 2017.

Comme la campagne Suisse ne parvient plus à assurer l'alimentation de sa population, elle est devenue «le premier pays importateur de nourriture au monde!»1. De ce fait, nous dépendons de la production agricole venue de l'étranger qui occupe une surface équivalente à celle de la Suisse! Pourtant, nos surfaces cultivables ne manquent pas. Si le Plateau concentre ses activités et sa population, plus de la moitié du territoire de la Suisse, au-dessus de 1000 mètres, a progressivement été désertée par ses paysans (exode alpestre).

De 1910 à 2010, le doublement de la population, l'exode rural et alpestre ont aggravé l'engorgement du Plateau et dépeuplé les Alpes. De 1980 à 2017, le nombre d'exploitations agricoles en Suisse est passé de 100.000 à 65.000. Cette réduction a surtout affecté les exploitations d'altitude par l'extension des forêts et l'économie touristique qui a régressé en région alpine depuis 20162. Certes les conditions de l'agriculture de montagne ne sont pas des plus favorables; pourtant les paysans de montagne n'ont manqué de rien pendant des siècles, l'élevage leur fournissait le lait, le fromage et la viande, et les cultures de quoi faire du pain et nourrir leurs bêtes de trait.

Une planification de l'agriculture de montagne tenant compte d'un réchauffement climatique bénéfique permettra d'étendre les surfaces cultivables et réduire ainsi notre dépendance des importations, notamment en fourrage venu de l'étranger.

Mais ce n'est pas tout: nous sommes face à un grave «désaménagement du territoire». Considérant les nombreuses menaces qui pèsent sur la population, il s'agit d'instaurer un aménagement d'urgence. Ce défi consistant à désengorger le Plateau et ses villes réduira l'emprise des constructions d'habitations sur les terres agricoles du Plateau et favorisera un retour salutaire massif et durable à la montagne. Car à l'avenir, la raréfaction des ressources alimentaires, due au manque de carburants fossiles paralysant les moyens d'acheminement de ces vivres, affamera les populations des villes.

C'est pourquoi une «révolution verte» doit être dès à présent planifiée pour rétablir la souveraineté alimentaire de la Suisse et prévenir l'inévitable exode de citadins fuyant la disette et la pénurie de combustibles (chauffage et transports).

Mais la menace alimentaire n'est pas la seule. Aménager des lieux d'accueil en montagne, en expropriant ou collectivisant l'énorme potentiel d'hôtels et d'habitations «à lits froids» permettra de surmonter les nouveaux risques qui menacent la population urbaine et du Plateau suisse: canicules, catastrophes économiques, naturelles ou industrielles, etc. Dans une génération, nous serons 10 millions d'habitants, le 26% des Suisses auront plus de 65 ans et seuls 55% demeureront actifs3. Que peuvent espérer de mieux les retraités et les aînés du Plateau que de bénéficier d'un ensoleillement hivernal accru et de l'enchantement des Alpes?

Celles-ci seront aussi l'abri le plus sûr pour la population, comme elles l'ont été dès 1930 pour héberger notre «réduit national» pendant la Seconde Guerre mondiale. Il ne s'agit plus aujourd'hui de se préparer à une guerre, mais de faire face à des menaces plus graves encore.

Habiter la montagne a toujours été le souhait des touristes et des propriétaires de résidences secondaires. Une fois désertées, faute de carburants fossiles pour l'atteindre, faute de moyens de transport, autos, avions, bateaux, les citadins en mal de dépaysement chercheront à «vivre au pays»4 plutôt que de s'exiler. Un exode urbain inversera l'exode rural séculaire cause de la fracture ville campagne que nous subissons et qui ne cesse de se creuser.

François Iselin


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