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Octobre 2019
Les mots comme outils de propagande
Auteur : Bernard Walter

Les manipulations du langage, cela sert à parler d’une réalité en l’escamotant. C’est une recette éprouvée pour entourer de fumée ou de tromperie l’information que l’on veut véhiculer. A mon sens, sur le plan social global, elles s’exercent dans deux domaines principaux: la situation politique du moment d’une part, et d’autre part les discriminations sociales ambiantes qui avec le temps sont devenues des évidences.

C’est un phénomène des plus courants, et pourtant pour le débusquer, il faut un regard critique qui demande une attention soutenue et une résistance à la routine d’un quotidien «qui va de soi». Le grand alpiniste Walter Bonatti le dit d’une façon frappante: «Aujourd’hui, être un héros signifie seulement ne pas accepter les compromis que la médiocrité quotidienne t’amène à affronter.»

Il est impossible de traiter un tel sujet de façon exhaustive. C’est à chacun d’être attentif à la valeur des mots et à l’usage qui en est fait, en particulier par ceux qui diffusent l’information, les journalistes donc, et par tous ceux qui font de la «communication», politiciens ou avocats par exemple. C’est pourquoi ce domaine des manipulations par le langage, auquel je suis sensible depuis très longtemps, je me contenterai de l’aborder au moyen de quelques exemples parlants.

C’est Cicéron, homme politique et écrivain phare de la Rome antique, contemporain de Jules César, qui ouvre le chapitre. Il était consul de Rome lorsque eut lieu ce qu’on appelle la «conjuration de Catilina», qui a vu l’exécution par étranglement de cinq des complices de Catilina. Quand Cicéron, immédiatement après, rapporta l’affaire devant le peuple, il dit: «Ils ont vécu.»

Il y a trois domaines par lesquels je voudrais aborder le sujet, avec quelques exemples: la politique internationale, la relation hommes-femmes, les animaux.

La politique internationale

L’expression manipulatrice emblématique actuelle pour moi, c’est «conflit israélo-palestinien». Allons voir le Petit Robert. «Conflit: contestation entre deux puissances qui se disputent un droit».

«Conflit israélo-palestinien»: cette expression suscite à chaque fois en moi un sentiment d’indignation. Le rapport de force entre Israël et Palestine est tellement monstrueusement inégal que c’est un total mensonge de parler de «conflit». Et lorsqu’il y a révolte de la part des Palestiniens, on va parler de «terrorisme». «Tsahal», c’est le nom de l’armée israélienne utilisé pour donner d’une réalité sanglante une image banale. Cette armée peut intervenir, terroriser ou tuer en tout arbitraire et impunité, mais elle a un nom fait pour cacher tout ça. Je ne connais aucun autre exemple d’une armée qu’on appelle par un petit nom, comme s’il s’agissait d’une personne amie. Le rapport de force entre Israël et Palestine est semblable à celui d’un père violent qui battrait son petit enfant parce que celui-ci a désobéi ou l’a griffé. L’un des protagonistes a l’entier du pouvoir, l’autre rien, ou presque.

Il arrive que le terme de «conflit» soit également utilisé pour d’autres situations de rapport de force semblablement inégal, pour la guerre au Yémen par exemple. Ce «conflit» au Yémen a fait des dizaines de milliers de morts et plus de trois millions de «déplacés». En cette guerre, l’Arabie Saoudite intervient massivement et bombarde sans limite. Combien de Saoudiens sont à compter au nombre de ces morts et de ces «déplacés»?

Dans ce même rayon, on utilise les termes de «dommages collatéraux», inventé par l’armée américaine au Vietnam, ou de «frappes chirurgicales», drôle d’association qui laisse entendre ce que cela veut dire.

Il y a la mégabombe, «mère de toutes les bombes», une image maternelle qui en dit long sur la mentalité du siècle, en fait un dernier test américain avant la bombe nucléaire, larguée sur l’Afghanistan avec «au moins 90 djihadistes tués».

Et il y a aussi le «migrant», qui n’a pas droit au statut de réfugié, et qui ainsi n’entre pas dans le domaine du droit international, ce qui est bien pratique pour le laisser se noyer en interdisant de le secourir.

Et arrive à l’instant une information qui nous vient de Bruxelles. Le Grec Margaritis Schinas, nommé vice-président de la Commission européenne, sera chargé de protéger «le mode de vie européen»! Comme si «mode de vie européen» voulait dire quelque chose! Comme si celui qui fréquente les Sofitels avait quelque chose en commun avec celui qui dort dans la rue!

Le rapport homme-femme

C’est un domaine où les exemples abondent. L’adjectif générique: masculin, féminin, n’est chargé d’aucune connotation particulière. Mais si l’on cherche le terme qui définit la qualité de l’homme, nous avons: une mâle assurance. Et pour la femme?... une femelle quoi? L’adjectif femelle n’existe pas. On n’y pense pas vraiment, mais cette discrimination est une base culturelle qui détermine toute une attitude sociale. Et puis un homme pas costaud, ça peut être une femmelette. On ne dira pas d’une femme qu’elle est une hommelette, tout au plus qu’elle est hommasse. Salaud-salope: le mot désignant la femme a une connotation sexuelle dévalorisante évidente.

Chacun pourra se faire son petit herbier personnel.

Et les animaux…

Un mauvais joueur de foot, c’est une chèvre. Un être docile et sans personnalité, c’est un mouton. Un homme pas franc, c’est une anguille. Un sale type, c’est un chien. Une chienne… je n’ose pas y penser. Un être malpropre au propre et au figuré, c’est un cochon. Un être inintelligent, c’est un âne. On peut dire aussi qu’il est bête. Et puis il y a celui qui vous fait un coup vache. Une furie, c’est une tigresse. Puis la viande! Ce mot inventé pour cacher la réalité du meurtre en série sur tapis roulant.

Le lion et la chatte, c’est plus gentil.

Pour paraphraser Cicéron, les manipulations de langage n’ont encore pas vécu.

Bernard Walter

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