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Juin 2018    [8]
Hommage à la Catalogne
Auteur : Hans-Peter Renk

«Si vous n’êtes pas vigilants, les journaux vous feront haïr les opprimés et vous feront aimer leurs oppresseurs.»
— Malcolm X, dirigeant afro-américain, assassiné en 1965

Le 1er octobre 2017, on a vu des images d’un autre temps: en Catalogne, des unités de la Garde civile – «Guardia civil asesina», criaient, il y a 40 ans, les manifestants anti-franquistes – matraquaient les citoyen-ne-s participant à un référendum posant la question: «Voulez-vous que la Catalogne devienne un État indépendant sous forme d’une République?». Le gouvernement espagnol interdit le référendum et suspendit l’autonomie catalane. Plusieurs responsables indépendantistes ont été emprisonnés ou ont dû s’exiler (Anna Gabriel et Marta Rovira en Suisse).

La revendication indépendantiste a rencontré l’incompréhension des médias dominants et l’hostilité des gouvernements de l’Union européenne. Plusieurs contrevérités ont été formulées: repli nationaliste, égoïsme d’une région riche par rapport aux autres régions de l’Espagne, attaque au projet européen, pour n’en citer que quelques-unes.

Quelques rappels historiques

L’unité espagnole se concrétisa à la fin du XVe siècle par le mariage d’Isabel 1ère de Castille et de Fernando V d’Aragon. L’un des grands conflits entre la Catalogne et l’Etat central date de 1640, avec la Guerra dels segadors1. L’hymne catalan Els Segadors2 se réfère à ce mouvement.

De 1700 à 1714, la succession de Carlos II (dynastie des Habsbourg), suscita un conflit européen: Felipe V (Philippe de Bourbon, petit-fils de Louis XIV, roi de France et de Navarre) fut contesté par les Habsbourg d’Autriche. Après la prise de Barcelone (11 septembre 1714) par l’armée royale, Felipe V abolit les libertés catalanes, mit la région sous administration directe et interdit l’usage du catalan.

Après la défaite de la 2e République (janvier 1939), l’armée franquiste entra à Barcelone. La Généralité de Catalogne fut abolie, la langue catalane proscrite selon la vision centraliste de la dictature: «España, una, grande y libre» (l’Espagne une, grande et libre).

La Catalogne d’après le franquisme

Le régime post-franquiste dut faire des concessions aux revendications démocratiques, notamment en Catalogne.

«En 2006, le président de la Généralité, Pasqual Maragall [Partit dels Socialistes de Catalunya] propose l’élaboration d’un nouvel Estatut pour redéfinir les droits nationaux catalans face à la recentralisation de l’Etat. Le nouveau texte est approuvé à 90% par le Parlement catalan, puis par le Parlement espagnol lors d’une session solennelle. Présenté ensuite au peuple catalan, le texte est ratifié par référendum. Au milieu de l’année 2010, toutes les conditions requises semblent réunies pour l’entrée en vigueur du nouveau texte, mais il est jugé inconstitutionnel et sanctionné par la Cour constitutionnelle espagnole. Pour la majorité du peuple catalan, la sentence scelle l’impossibilité de tout ajustement du pouvoir catalan à l’Etat central»3.

Dès lors, la revendication de l’indépendance a grandi4. Selon des sondages, 80% de la population se prononçait pour un référendum d’autodétermination (ce qui n’implique pas forcément une majorité pour l’indépendance). Nonobstant l’«illégalité» du scrutin, n’eût-il pas été intelligent de laisser se tenir le référendum du 1er octobre 2017? C’était trop demander au néo-franquiste Partido Popular, auteur du recours contre le statut de la Catalogne.

Sur quelques contrevérités

Revenons sur la propagande du gouvernement espagnol5.

1) Egoïsme régional? Sauf au Pays Basque, l’Etat espagnol perçoit les impôts, puis les répartit entre les 17 régions autonomes. La Catalogne a donc moins de compétences fiscales qu’un Land allemand ou qu’un canton suisse. La révision de l’Estatut visait à corriger cette situation. Dans le cadre des politiques austéritaires menées par l’Etat central, la Cour constitutionnelle a annulé des lois sociales votées par le Parlement catalan.

2) «Repli nationaliste»? Pour l’ex-président Jordi Pujol (du parti de droite Convergència i Unió): «Est Catalan celui qui vit en Catalogne». En été 2017, une grande manifestation s’est tenue à Barcelone pour demander un meilleur accueil des réfugiés. L’attentat djihadiste de l’été 2017 n’a pas suscité les vagues islamophobes d’autres pays.

3) Au sortir de la dictature franquiste, la Généralité de Catalogne a rétabli le catalan, comme langue officielle. Il est enseigné dans les écoles, mais le castillan n’est pas proscrit. Or, le parti espagnoliste Ciudadanos s’est créé pour contester la prééminence de la langue catalane. Comme si en Suisse romande un parti critiquait l’enseignement du français comme première langue (y compris aux enfants de parents venus de Suisse allemande).

Conclusion

Il n’y aura pas d’issue sans reconnaître le droit de la Catalogne à l’autodétermination, y compris l’indépendance si une majorité se prononce en sa faveur. Prétendre – comme je l’ai entendu dans un débat après la conférence du professeur Jordi Tejel, le 26.10.2017, à Neuchâtel – que c’est une atteinte au projet européen en dit long sur le projet en question. «Cette Europe est une honte», criaient les manifestants de Barcelone protestant contre l’arrestation de Carles Puigdemont par la police allemande (fin mars 2018).


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