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Juin 2018    [12]
Au revers du pardon, l'erreur pourrait s'adoucir!
Auteur : Jacques Secretan

Résoudre des erreurs judiciaires en faisant appel au pardon? Pourquoi pas. Je me dis que le pardon, que l'on soit croyant ou non, est source d'ouverture. Plus concrètement d'ouvertures, au pluriel, qu'il vaut la peine d'aller chercher, de chasser en bousculant préjugés et certitudes. En cette Journée internationale du vivre ensemble, ce mercredi 16 mai 2018, cette «couleur du jour», c'est un bulletin radiophonique qui me la révèle à l'heure du café matinal, en bruit de fond. Ouvert devant moi, L'Illustré de ce jour dédie sa couverture aux plus beaux pèlerinages, sous le titre «Le bonheur de marcher».

Il y a tout juste deux semaines, me dis-je, en haut à droite de sa couverture, ce même hebdomadaire incitait le lecteur à parler aux arbres. Au long de cinq pages, nous enseignant que la forêt peut soigner l'humain. Mais le sujet du numéro 18 de cette année 18, qui occupait dix pages du magazine, éclatait en couverture à la lumière de trois beaux visages: celui de Ruth Légeret, décédée à la veille de ses quatre-vingt-deux ans, entre Noël et Nouvel-An, il y a douze ans et demi de cela; celui de Gisèle Egli, une dame de Vevey qui aura bientôt 93 ans et qui témoigne avoir vu et salué sa contemporaine d'alors, le 24 décembre 2005… en fin d'après-midi, à un moment où celle-ci a été considérée, judiciairement parlant, comme morte depuis plusieurs heures.

Et le troisième visage, c'est celui de François Légeret. Ses yeux et son expression disent le bonheur, de même que ceux de Ruth, sa mère qui l'a adopté avec son mari Charles, en 1973, à l'âge de neuf ans. La photo provient d'une collection privée. Elle n'est pas datée, mais à en juger par l'âge apparent de François et de sa maman, elle doit avoir aujourd'hui quelque vingt-cinq ans d'âge.

En page 21 de cet Illustré du 2 mai 2018, une petite photo du procureur général vaudois, Eric Cottier, affiche une expression où je crois lire l'assurance habituelle du magistrat, avec peut-être une pointe de perplexité: «Ou bien il les a tuées en fin de matinée, … ou il ne les a pas tuées; mais alors qu'on m'explique!…» Ces propos, l'émission «Indices» diffusée à mi-décembre 2017 (sur la chaîne française Numéro 23) en a souligné l'absurdité. Oh bien sûr pas à tout le monde, en particulier pas à Monsieur Cottier lui-même puisque cet homme se dit convaincu, «à 100%», que François Légeret a tué sa mère Ruth, ainsi que l'amie de celle-ci, Marina Studer, et qu'il a dû faire disparaître sa soeur Marie-José, tout cela le 24 décembre 2005 en fin de matinée, ou «aux environs de midi» comme l'ont martelé les deux condamnations à la prison à vie, prononcées en 2008 et 2010 à l'encontre du présumé coupable né au Bengale en 1964.

Le visage du procureur général Eric Cottier, j'ai eu par deux fois l'occasion de l'avoir en face de moi pendant un peu plus d'une heure, à l'époque où je n'avais pas encore travaillé sur l'affaire Légeret. En 2013 et 2014, si ma mémoire est bonne, les deux fois en début d'automne, nous avions parlé d'une autre affaire que mon vis-à-vis d'alors était convaincu d'avoir élucidée: l'affaire Ségalat. «Je ne connais pas encore tout le dossier, mais il me semble qu'on est tout près de l'erreur judiciaire», lui avais-je fait remarquer. Au moment de quitter son bureau, je me souviens lui avoir dit n'être pas intéressé à défendre les criminels, avant de poursuivre mon investigation sur cette affaire-là.

Le procureur Cottier est un homme de conviction. Le problème, me semble-t-il, c'est qu'il lui est visiblement difficile de concevoir qu'il pourrait s'être trompé, tout au moins dans les affaires Légeret et Ségalat, où il s'est employé à faire partager sa conviction «absolue» par les juges et les jurés qui ont prononcé les condamnations des deux hommes.

En cheminant au bord du Léman, avant de transcrire mes réflexions dans le présent article, je me suis demandé comment cet homme pourrait en arriver à admettre ses erreurs. A cette question, la réponse pourrait se trouver au revers d'un concept qui, comme tous ceux qui comptent vraiment, est parfois galvaudé: le pardon. En se pardonnant d'abord à lui-même, Eric Cottier ferait bien plus que sauver la face. Alors ses yeux et son visage, j'en prends le pari, pourraient refléter autre chose que le poids d'une certitude dont il aurait compris la vanité. Tout bénéfice pour ce monsieur, pour les victimes de ses erreurs, et par ricochet pour la société concernée: vous et moi.

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