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Avril 2017 
Lettre à un ami: demain sera
Auteur : François Ledermann

Mon ami, aujourd’hui nous avons à réapprendre à écouter les murmures qui bruissent du silence. Nous avons à retrouver le temps d’apprendre ce qui précède la connaissance et la compréhension du vivant pour ajuster l’esprit à la pensée de l’époque à venir. Nous avons à accueillir ces nuances nouvelles surgissant des instants constituant l’œuvre du temps et de l’univers. Mais, savons-nous encore nous mettre à l’écoute de ces paroles? L’homme en quête de son humanité serait-il devenu ce cri d’inconscience couvrant tout autre son? Un cri à nul autre pareil, si éloigné de la source des choses, le cri d’une humanité en exil, d’une humanité glorieuse, conquérante, fière, guerrière et bâtisseuse jusqu’à l’arrogance.

Peut-être faut-il voir dans le fait culturel et civilisationnel l’expression de la lutte menée par l’homme s’extrayant de sa condition primaire d’où résonne l’appel à s’élever vers son humanité. C’est une longue histoire qui traverse époques et civilisations, faite d’heures d’éveil de la sensibilité où l’esprit s’initie aux lumières des demains. C’est une longue histoire faite d’heures où se travaille l’édification de l’esprit et de la pensée aux lumières des jours nouveaux. C’est une longue histoire faite d’heures où les lumières d’une époque qui s’éteint donnent naissance à cet hier qu’il faut quitter pour poser le regard sur les demains qui pointent. Une nuit à venir et à vivre pour se réveiller aux aurores du futur. Mais, nos cités ne connaissent plus la nuit qui mène aux lumières de l’éveil. Les rues sont éclairées du génie humain rappelant sa victoire définitive sur la nuit. Le silence est rompu.

Je cherche cette nuit, je cherche ce silence loin du trouble culturel, ce bruit qui ne porte plus l’homme vers son humanité. Oui, je cherche ce silence où se manifeste ce bruissement dont nous avons à prendre soin pour ne pas entrer dans une éternité mortifère. Je cherche ce passage, quitte à vivre un effrayant déréférencement, qui ouvrira nos cœurs au souffle régénérant des instants.

Là où il y a la peur, il n’y a pas de religion.
– Gandhi

Je me souviens, de cet indicible message de mon enfance troublant le chant du quotidien. Une note autre, nuance nouvelle dans la musicalité des pensées, révélant les fissures de la civilisation comme la peau ridée d’un visage fatigué d’imposer un ordre raisonné à l’émergence du temps. Temps qui imperceptiblement, transforme tout jusqu’à imposer ce que nul raisonnement intellectuel ne peut plus contenir. Enfant, je sentais cette présence comme une intrigue dont le sens m’échappait. J’en avais juste l’appréhension. Je ne pouvais ignorer cette présence, ni la masse critique naissant de sa rencontre avec l’effort déployé par l’homme pour maintenir l’édifice de toute l’organisation sociétale. Aujourd’hui, je l’exprime dans ces mots, mais l’enfant que j’étais ne pouvait qu’en ressentir un mal-être, une inquiétude, sans pouvoir le discerner de la rumeur d’une collectivité fuyant la nuit, sans pouvoir le reconnaître de celui d’une humanité en perte de foi.

Pourquoi s’inquiéter si l’éclat de l’Occident semble disparaître de l’horizon? C’est dans l’ordre des choses et nous ne pouvons rien contre cela. Nous vivons une époque sans précédent. Ici faire preuve d’humanité serait accepter d’entrer dans cette nuit au bout de laquelle le jour se lève sur d’insoupçonnables demains. Ecouter: que faire d’autre, sinon retrouver foi en la vie.

Je me rappelle les propos d’un soufi qui disait: «Une fois qu’une religion a perdu son pouvoir de réunir les gens à leur Créateur, effectivement et dans cette vie, ce n’est plus qu’une question de temps avant que sa vitalité diminue progressivement jusqu’au point où elle perd également son pouvoir salvateur, pour ensuite se désintégrer. Ce qu’elle laisse derrière elle, ce sont uniquement des fragments sans valeur, comme les morceaux d’un miroir brisé: les morceaux sont si petits qu’ils ne peuvent plus remplir leur rôle originel, mais on peut encore les identifier comme éléments de ce miroir particulier et donc proclamer qu’ils sont des parties efficaces de ce miroir. C’est la situation que connaît l’Occident moderne à la suite de la désintégration du christianisme… Une des meilleures preuves qu’une religion nourrit encore son cœur vivant, son cœur qui bat, c’est la présence en son sein du produit achevé de sa méthode de réalisation, c’est-à-dire de «celui qui est arrivé», le saint qui est capable de guider les autres le long du même itinéraire.» 1

L’Occident s’écroule… Et après? C’est une réalité, mais nous ne sommes ni ses institutions, ni ses réalisations, ni son avenir. Nous avons, à tort ou à raison, été ceux par qui vécut une grande civilisation et nul ne peut en juger. Aujourd’hui, le désastre appelle à sortir de ces bulles de savoir qui isolent du vivant, sclérosent l’esprit et abandonnent l’homme dans une éternité où les réalités n’ont plus d’autre raison d’être que de le maintenir dans le temps de vérités trompeuses, caduques. Aujourd’hui, l’époque appelle l’homme à se remettre en marche, à quitter ce qui ne le porte plus vers son humanité, à quitter ce qui l’éloigne de l’éveil de sa sensibilité et à ajuster son regard au vivant, à l’univers.

Mon ami, pourquoi pleurer sur cette souffrance et celle du monde, alors qu’il y a tant à écouter pour s’ouvrir à ce demain qui sera. Je me coucherai dans la nuit précédant l’aurore qui l’illuminera. Auras-tu ce courage?

1. Al-Shabrâwî, Abd-al-Khaliq (2007): Les degrés de l’âme. Les stations spirituelles sur la voie soufie. Paris: Dervy. p. 24.
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