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Avril 2017 
L’Occident s’écroule-t-il?
Auteur : Jean-Pierre Graber

Essai sur le déclin de l’Occident

L’Occident s’écroule-t-il? Cette question essentielle mérite une réponse marquée du sceau d’un attachement minimal à la vérité et non pas inspirée par des idéologies partisanes. L’Occident est manifestement en déclin même si, paradoxalement, il demeure la principale force d’attraction et de séduction du monde. Mais ce déclin ne s’explique pas exclusivement par l’affaiblissement de la puissance relative de l’Occident comme le prétendent souvent les personnes de droite; prioritairement par l’aggravation des inégalités sociales et l’incapacité du capitalisme triomphant à résorber le chômage ainsi que l’affirment fréquemment les gens de gauche; uniquement par la très insuffisante volonté des sociétés et des gouvernements à respecter l’environnement comme le clament généralement les Verts.

L’humanité dans son ensemble n’a jamais connu de situations historiques véritablement harmonieuses et pacifiques pour la simple raison que l’immuable condition humaine et l’intangible nature humaine l’interdisent radicalement. Ce constat irréfutable étant posé, il paraît évident que – en dépit des remarquables découvertes scientifiques et des très appréciables innovations technologiques contemporaines – le monde est aujourd’hui plus en crise que naguère et que l’Occident, plus spécifiquement, connaît un déclin évident amorcé il y a près de 40 ans.

En Occident, les années 1960 n’étaient certes pas paradisiaques. A l’époque, de nombreux et inadmissibles internements administratifs ont privé de liberté des centaines de personnes. Les femmes étaient plus discriminées qu’elles ne le sont aujourd’hui. La guerre d’Algérie n’a pas été sans violents soubresauts. Les pays de l’Est vivaient sous la tyrannie communiste. Mais globalement, les «trente glorieuses» qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale en Europe occidentale ont été caractérisées par une stabilité politique, une prospérité assez équitablement répartie, une cohésion sociale, une sécurité des personnes et des biens ainsi qu’une foi en l’avenir que l’on ne retrouve plus au même niveau aujourd’hui.

Le déclin de l’Occident et les crises qu’il traverse se nourrissent de plusieurs phénomènes fondamentaux qui évoluent en interactions multiples. Le plus important d’entre eux réside à mes yeux dans la déchristianisation, la caractéristique la plus fondamentale de notre temps, celle qui conditionne le plus les autres réalités.

Le déclin de l’Occident et les crises qu’il traverse se nourrissent de plusieurs phénomènes fondamentaux qui évoluent en interactions multiples. Le plus important d’entre eux réside à mes yeux dans la déchristianisation, la caractéristique la plus fondamentale de notre temps, celle qui conditionne le plus les autres réalités.

En Occident, la croyance en l’existence de Dieu, la foi en la divinité de Jésus-Christ et l’adhésion aux grandes articulations de la foi chrétienne sont aujourd’hui le fait d’une minorité décroissante de la population. Même si la majorité des Européens et des Américains n’ont jamais été véritablement chrétiens, la Bible et le christianisme ont profondément influencé la culture des pays occidentaux. Cette influence a été si grande que les pays occidentaux ont été culturellement chrétiens jusque dans les années 1970.

Le rejet grandissant de Dieu déploie des effets considérables sur les sociétés occidentales. La désagrégation de la famille classique en résulte, de même que l’accroissement des incivilités et de la violence dans nos pays. Une part de la croissance des dépenses de l’Etat dérive aussi du rejet grandissant de Dieu, les hommes et les femmes de ce temps adressant ce discours implicite à l’Etat: «N’interdis plus la libre expression de nos penchants naturels, mais effaces-en les conséquences».

L’aversion croissante à l’égard du christianisme biblique conduit aussi à une nouvelle conception de la liberté, la liberté pulsionnelle de donner libre cours aux inclinations de la nature humaine l’emportant de plus en plus sur la liberté de conscience.

Toujours dans le domaine de la liberté, les droits de l’Homme se substituent de plus en plus aux libertés individuelles. Droits de l’homme et libertés individuelles se recouvrent en partie, mais pas totalement. Le droit d’adopter des enfants pour les couples homosexuels ou encore le droit de recourir au suicide assisté sont depuis peu et de plus en plus considérés comme des droits de l’homme. Toutefois, ces droits ne relèvent pas des libertés individuelles classiques. Ces dernières sont constituées par la liberté de pensée, la liberté de conscience, la liberté religieuse, la liberté d’opinion ou encore la liberté d’association. En Occident – plus particulièrement en France et dans les pays nordiques – on voit poindre un conflit croissant entre les droits de l’homme et les libertés individuelles. Les premiers s’étendent, parfois au détriment des secondes. L’inquiétant recul du respect de la dignité et de la vie humaine découle lui aussi de l’abandon de la foi chrétienne. S’inscrit dans le même prolongement le rétrécissement préoccupant de la sphère privée généré par une éthique sociale impérieuse – fondée sur une exigence excessive de transparence – qui se substitue toujours plus à l’éthique fondamentale enracinée dans la conscience universelle.

Par ailleurs, en Occident, le rejet grandissant du judéo-christianisme entraîne nécessairement le relativisme théologique et philosophique, la perte d’une vraie foi dans l’au-delà ainsi que l’utilitarisme et l’hédonisme décevant qui en résultent. Dérivent aussi de ce rejet une moindre confiance en l’avenir avec ses corollaires que représentent la baisse marquée de la fécondité et l’asthénie des investissements, principalement publics. Relève d’une conséquence voisine l’imperium croissant du court sur le long terme qui rend compte, partiellement au moins, de nombreuses atteintes à l’environnement et des restructurations incessantes des entreprises avec leur cortège de licenciements. Procède encore de la déchristianisation le matérialisme qui trouve son aboutissement notamment dans un consumérisme excessif et dans la primauté délétère du dommageable capitalisme spéculatif sur le très utile capitalisme productif.

L’amplification des égoïsmes qu’induit l’aversion à l’égard de Dieu fonde de plus en plus les relations humaines sur de purs rapports de force et provoque un affaiblissement des solidarités naturelles et sociales. Notons que l’égoïsme ne doit d’aucune manière être confondu avec l’individualisme. Contrairement à l’égoïsme, l’individualisme est compatible avec l’altruisme. L’individualisme qui traduit une saine capacité à résister aux pressions iniques d’un groupe social, de la société ou de l’Etat est même absolument indispensable à la pérennité de la démocratie libérale.

La déchristianisation provoque de surcroît un affaiblissement continuel des distinctions divines et naturelles entre le transcendant et l’immanent, le sacré et le profane, Dieu et César, le public et le privé, le mondial lointain et le régional proche, l’homme et la femme, le dimanche et les autres jours, le diurne et le nocturne. S’ensuivent une perte collective de repères millénaires et l’amoindrissement de la foi dans le sens de la vie qui conduisent au désenchantement et parfois même à un nihilisme destructeur.

En tournant de plus en plus le dos au judéo-christianisme qui constitue l’origine ultime de la démocratie libérale, l’Occident rompt avec ses racines spirituelles et culturelles les plus profondes. Il s’éloigne volontairement de la source qui a fait sa grandeur et sa singularité dans le monde. Il ne s’aime plus dans ce qu’il avait de meilleur. Il renie ce qu’il était. En rompant substantiellement avec l’essence et les enseignements du judéo-christianisme, l’Occident plonge dans une crise d’identité qui s’ajoute à toutes les autres qui le taraudent. Il ne sait plus vraiment qui il est.

Le rejet du judéo-christianisme et ses conséquences constituent bien l’origine première du déclin de l’Occident. Ce déclin est aggravé par la disparition progressive des effets bénéfiques de la pédagogie des catastrophes imputables à la Deuxième Guerre mondiale et aux abjects totalitarismes intrinsèquement et profondément anti-chrétiens du XXe siècle. Durant les trente glorieuses, l’Occident s’est aussi «mieux conduit» pour ne «plus jamais revivre ça».

En dépit du prodigieux développement économique de la Chine, du retour en force de la Russie sur la scène politique internationale et des craintes légitimes qu’inspire l’ampleur du terrorisme islamiste, l’Occident continue à exercer un fort ascendant sur le monde. Cette hégémonie intervient aujourd’hui au travers d’une culture dominante qui, in fine, est un produit de la décomposition du christianisme. Cette culture présente des dimensions suavement attrayantes parce que, contrairement au christianisme, elle ne heurte pas la nature humaine. En empruntant au langage théologique, on peut affirmer que la «grâce pervertie» incarnée par l’Occident sera toujours plus séduisante pour les franges les plus modernes des peuples que la «loi pervertie» symbolisée par l’islamisme.

Il n’est pas interdit de penser que la synthèse paradoxale entre le déclin de l’Occident et sa domination mondiale pourrait correspondre à ce temps prophétique annoncé par Paul ou Saint-Paul: «Il faut que l’apostasie soit arrivée auparavant» (II Thess 2,3). Dans la conception chrétienne de l’Histoire, ce temps de l’«auparavant» annonce les dernières étapes du chemin de l’humanité vers les phases paroxystiques de son Histoire, vers l’émergence d’un cruel et dernier totalitarisme planétaire qui précédera le définitivement et radicalement meilleur.

Jean-Pierre Graber

Tout se passe comme si les hommes, au moment où la foi les abandonne, pensaient pouvoir attribuer à l’Etat la fonction providentielle que Dieu cesse pour eux d’assumer dans le monde.
Louis Lavelle

Si Dieu n’existait pas, tout serait permis.
Fiodor Dostoïevski

Si les morts ne ressuscitent pas, mangeons et buvons, car demain nous mourrons.
I Corinthiens 15,32

Avec la perte de la foi en un Jugement dernier, les pires ont perdu leur crainte et les meilleurs leur espoir.
Hannah Arendt

Sans autodiscipline et sans respect d’autrui, les institutions démocratiques ne peuvent plus fonctionner.
Maurice Duverger

Il faudra peut-être admettre que la première définition du totalitarisme, la seule qui l’embrasse et le comprenne au-delà de sa dimension politique, c’est tout simplement la régression païenne.
Bernard-Henri Lévy
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