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Décembre 2016 
De la facilité de haïr
Auteur : François Iselin
Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
Les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se fait le capitaine?
   – Charles Baudelaire, Réversibilité

L'amour du prochain n'est qu'un heureux sursis au cours de la vie où sommeillent en chacun des instincts sauvages. Il suffit de la moindre frustration affective pour éveiller la haine qui alors se fait le capitaine de leurs comportements, puis, comme par contagion, propage sa propre Vengeance à l'entour. C'est ainsi que du jour au lendemain, des guerres, hier encore inconcevables, détruisent les acquis de l'amour de l'Autre: solidarité, civilité, convivialité.

Les guerres mondiales n'auraient pas eu lieu sans les campagnes de haine qui les ont précédées envers le peuple allemand, les pacifistes et de prétendus fauteurs de troubles: le «boche», le «youpin», «la pieuvre maçonnique», la «race nuisible»1. Pourtant, en France, inconscients des conséquences de ces agressions sournoises, on se prélassait heureux à la veille des déclarations de guerre. Lors de la Première: «Des amis […] s'étaient transformés du jour au lendemain en patriotes fanatiques, et de patriotes en annexionnistes insaisissables. Toutes les conversations se terminaient par des phrases aussi sottes que «Qui ne sait haïr ne sait pas non plus aimer»2.

Ces guerres mondialisées dominent les derniers soubresauts d'un capitalisme à l'agonie3. Plus tardera sa disparition et plus l'humanité sera menacée jusqu'à son anéantissement. Pour l'épargner, les prouesses de l'amour peinent à braver la folie meurtrière. Aux grands conflits armés du XXe siècle ont succédé d'incessantes guerres larvées. Les combattants ne meurent plus dans les tranchées, ni les enfants sous les bombes, mais une multitude est exterminée sciemment par le droit de tuer que la haine accorde lâchement à la mer qui la noie, quand ce n'est par la faim, la soif ou la privation de soins. Ces «armes» de destruction massive déciment aveuglement et en toute impunité.

La fin de règne d'un système fondé sur l'appropriation privée de la richesse sociale exacerbe cette haine collective, moins, hélas, contre la minorité possédante que contre tout autre être humain tenté de saisir quelques miettes du pactole pour survivre. Les bénéficiaires des razzias capitalistes craignant de voir s'épuiser le butin dont ils profitent. Ils défendent becs et ongles leurs bas de laine que convoite la nuée de mendiants qui les cernent de plus en plus près. Seule la haine des nantis envers les démunis les rassure, car les frontières, les polices, les caméras de surveillance ne leur suffisent plus à les expulser définitivement, si possible. Pour légitimer cette haine dont ils ont honte, mais s'en accommodent, tous les prétextes sont bons. Ce n'est plus la faute aux juifs, aux francs-maçons ou aux gitans, mais celle de tout pauvre qui oserait venir leur tendre la main. Pour repérer ces intrus, ils ont imprimé au fer rouge les stigmates de l'arabe, du migrant, du terroriste, synonymes de l'étranger dont il faut se méfier comme de la peste. «La Shoah peut sembler une lointaine horreur […]. Malheureusement, les inquiétudes de notre époque pourraient à nouveau faire naître des boucs émissaires et des ennemis imaginaires, [et] susciter de nouvelles variations sur les idées d'Hitler»4. La Suisse qui refoule un à un les réfugiés vient d'accueillir 5000 néonazis sur son sol!5

Ainsi, le monde bascule dans une nouvelle barbarie présageant d'un énième conflit mondial qui clôturerait sa Guerre froide. Les prétextes ne manquent pas aux maîtres du capital, et si ce n'est la conquête de la Syrie par un affrontement Russie-Etats-Unis fomenté par un tandem Poutine-Trump, le prétexte sera, non plus la défense de l’«espace vital», mais l'appropriation des dernières «espèces vitales» nécessaires à ranimer le dernier souffle des maîtres du monde. C'est pourquoi «Le danger d'une confrontation militaire est considérable» 6.

La haine de l'autre fait plus de victimes que la peste et le choléra. Les virus qui la propagent sont les haineux eux-mêmes. Ils se nomment dictateurs, provocateurs ou candidats au suicide de la démocratie, de la justice, des droits humains. Les institutions chargées de réprimer les crimes telles que la Cour européenne des droits de l'homme et la Cour pénale internationale sont de plus en plus discréditées7.

Aimer aujourd'hui c'est avant tout dénoncer les ravages de la haine qui sommeille en chacun. Les lanceurs d'alerte qui en dénoncent sont taxés d'oiseaux de mauvais augure. Pourtant, «ils participent à la défense de l'intérêt général, à l'amélioration de nos démocraties. Ils peuvent contraindre les dirigeants publics et privés. Ils essaient d'éradiquer cette part de cynisme qui envahit la parole et l'action publiques»8.

Alors, restons alertes et donnons l'alerte avant que mugissent les sinistres sirènes annonçant l'imminence d'un nouveau carnage. Car, si l'on se contente de proclamer que tout va pour le mieux sans indiquer les symptômes sinistres, on ne fait qu'aider le totalitarisme à se rapprocher9.


  1. Termes utilisés dans le langage courant, la propagande belliqueuse et les caricatures dénigrantes.
  2. Stefan Zweig, Le monde d'hier, Belfond, 2009, p. 279.
  3. Michel Santi, Le capitalisme est entré en phase terminale, 24 Heures, 8-9 octobre 2016.
    Voir aussi, I. Wallerstein et all.: Le capitalisme a-t-il un avenir?, La Découverte, 2016.
  4. Timothy Snyder, Le prochain génocide, Le Monde, 8 octobre 2015.
  5. 24 Heures, 18 octobre 2016.
  6. Wolfgang Ischinger, cité par Y. Van der Schuren, Médias et propagande russes au son du canon, 24 Heures, 15-16 octobre 2016.
  7. Christophe Koessler, Une Cour en perdition, Le Courrier, 27 octobre 2016.
  8. William Bourdon, Aujourd'hui l'humanisme est dénigré, Siné Mensuel, Octobre 2016.
  9. George Orwell, Une vie en lettres, correspondance (1903-1950), Agone, 2014, p. 310.
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