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Centième anniversaire 2005    [7] °
Notre reconnaissance à Robert Junod
Auteur : Pierre Dufresne (édito de mars 1991)
Notre journal dans sa version "papier" ne contient pas de publicité, ni nos articles web des trois dernières années.
Toutefois nos archives (année 2016 et avant) peuvent en contenir. (Essais et réglages durant juillet 2019)

C’était au Collège Calvin. Bâtiment nord. Il y a cinquante ans. Vous vous en souvenez, Robert Junod? Je vous l’ai rappelé l’an dernier: lors de vos cours de littérature, nous faisions le décompte des «n’est-ce pas?» qui jalonnaient vos leçons. Nous en relevions entre cinquante et quatre-vingts, je crois. C’était sans doute votre manière de récupérer l’attention dissipée de vos potaches.

Un jour, vous êtes entré dans la salle de classe avec l’air futé qui était le vôtre lorsque vous projetiez de communier avec nous dans le rire. Et, d’un seul jet: «Merde, voici l’hiver et ses frimas! Je vous choque? Il n’y a pas lieu. C’est un vers de Rimbaud» (ou Verlaine?). Et votre immense rire, bien plus large que vos joues émaciées, demeura un long moment; comme toujours. Puis il fit place brusquement à une expression sérieuse, ou qui voulait l’être.

Lors de ce demi-siècle écoulé, je vous ai rencontré de temps en temps. Dans tous les lieux où il était question de paix. Ou de gouvernement mondial. Ou de points communs entre les religions. En 1988, lors du débat entre les lecteurs du «Courrier» sur «Un grand dessein pour Genève» - c’était avant la fondation de «Genève autrement» -, vous aviez apporté votre contribution à la réflexion. Avant de la publier, j’en avais pris connaissance à la manière d’un Sioux qui écoute la parole d’un vieux sage boucané qui sait tout. Qui, plutôt, sait tant de choses qu’il ne peut qu’en revenir et en rester à l’essentiel; et qui, par cet élagage, confère une grande force à sa pensée.

À propos, «l’essentiel», c’était quoi pour vous, Robert Junod? Je crois que vous me l’aviez indiqué, lors de notre dernière conversation, au Salon du Livre 1990. Je vous avais dit: «C’est que j’en ai encore écrit un!». «Ah bon, et sur quoi». «Sur quoi, sur quoi? Eh ben sur Dieu pardi!». Et hop, votre immense sourire, le même qu’en 1941, illuminé par vos petits yeux malicieux, tapis tout au fond de cavernes plus profondes que jamais! Et puis, d’un sac à commissions, vous aviez tiré un exemplaire de votre nouveau-né. «Tenez, je vous en donne un. Et je vous le dédicace.» Mon Dieu, quelle dédicace! La plus chargée d’amitié qu’on m’ait jamais faite.

Là-haut, Robert Junod, comment ça va? Vous avez la paix, vous; nous, pas. Eternelle? C’est pas un peu beaucoup pour vous? Et le gouvernement du monde, c’est pour quand? On en aurait bien besoin ici, vous savez. Si vous pouviez faire avancer la cause… Vous voyez ce qui se passe sur la planète depuis les cieux? Avez-vous appris qu’une semaine après votre départ, la folie furieuse des humains connaissait une grave rechute? Là-bas, dans la région où l’on situe le paradis terrestre. Vous êtes parti dans l’autre avant, pour ne pas voir ça!

Et le rapprochement entre les religions, qu’en pense Dieu? A propos de Dieu, est-il conforme à ce que vous en dites dans votre livre? Quelle impressionnante vérification d’hypothèse, n’est-ce pas? Il faudra du temps. Mais vous en avez, n’est-ce pas?

Et voilà que tous les deux mots je dis «n’est-ce pas?». J’attrape vos tics. On attrape toujours les tics de ceux qu’on aime bien. Et je vous aimais bien. Ça vous fait rire n’est-ce pas?

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