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Centième anniversaire 2005    [15] °
De l'essor vers la décroissance!
Auteur : Alain Simonin
Notre journal dans sa version "papier" ne contient pas de publicité, ni nos articles web des trois dernières années.
Toutefois nos archives (année 2016 et avant) peuvent en contenir. (Essais et réglages durant juillet 2019)

Quelques jalons pour une autre orientation de pensée

En 1905 naît l'Essor. La période est à l'embellie: l'Europe, puissance dominatrice dans le monde, assume plus de la moitié de la production industrielle, sillonne les mers avec 2/3 du tonnage marchand, effectue 3/5 des échanges commerciaux et a colonisé la presque totalité de l'Afrique. La population croît rapidement et afflue vers les villes, formant un prolétariat ouvrier qui paie un lourd tribu à cet essor économique sans précédent. En Suisse, 45% de la population active est occupée par le secteur industriel, 277 000 ouvriers travaillent en fabrique.

«Les inégalités sont flagrantes: il existe vraiment deux mondes: d'un côté celui des ouvriers et des petits employés mal payés, mal logés, contraints à d'interminables heures de travail (onze heures par jour), sans grande protection légale car aucune des grandes lois sociales, excepté la loi sur le travail, n'a vu le jour (…). Les premières grèves sont réprimées sans pitié; les autorités n'hésitent pas à lever la troupe (à Genève en 1906 par exemple), pour ramener l'ordre» .

Dans ce contexte d'exploitation de l'homme par l'homme, les fondateurs de l'Essor, deux pasteurs de l'Eglise libre, Paul Sublet et Paul Laufer, dans la ligne du christianisme social d'Elie Gounelle et Wilfred Monod, dénoncent avec véhémence les conditions de vie indignes des travailleuses et des travailleurs en Suisse et dans le monde en même temps qu'ils appellent à une capacité d'agir par soi-même et collectivement pour changer les lois et les rapports de travail. Ils annoncent à leur 4000 abonnés un programme: paix non armée, condamnation énergique de la guerre, union des Etats, lutte contre l'esprit de caste et l'orgueil familial, coopération des citoyens à la place de la lutte des classes, libre échange sur le plan commercial, mutualité au lieu de bienfaisance et mendicité sur le plan social .

Cent ans plus tard, le monde est en crise. Une crise profonde, qui attaque l'humain dans sa nature même et dans sa capacité de s'inventer un futur, à se fabriquer un bonheur collectif. Dans les pays industrialisés, depuis le premier choc pétrolier et la chute du mur de Berlin, l'Etat social n'a plus la cote et les sombres perspectives d'un chômage chronique ont remplacé l'esprit de providence. La montée en puissance d'une classe moyenne, à la fois bénéficiaire et financeuse d'un vaste système de prestations sociales et culturelles accessibles à tous ou presque, débouche sur la mise en doute du système lui-même, autant dans son financement que dans ses effets redistributeurs, fondements des démocraties modernes.

En Europe, les Etats nations sont devenus pacifiques et tentent de placer leur politique sous l'égide d'une constitution commune. Mais entre eux et autour d'eux, les guerres économiques font rage pour permettre aux multinationales, nouveaux sièges du pouvoir, de s'approprier de nouvelles parts de marché dans une course effrénée au rendement et au profit. Dans le monde, le gouvernement d'une seule puissance, les Etats-Unis, s'est arrogé la gouvernance de toutes, exacerbant par son arrogance et son mépris du droit international les comportements les plus fous et les plus meurtriers à l'égard des populations civiles.

Sur le plan scientifique, les conquêtes techniques (génie génétique, procréation assistée, clonage thérapeutique) ont remplacé l'exploration des mystères de l'univers. La science, aspirée par de puissants laboratoires privés, fait peur, même si ces conquêtes sont présentées comme des victoires sur le non-humain. La terre elle-même est menacée dans la pérennité de son atmosphère, des eaux qui abreuvent ses habitants, des énergies qui assurent leur survie.

Enfin au plan éthique, l'individualisme grignote sans cesse l'esprit de solidarité et fragilise les responsabilités et les droits humains. Pire: de nouvelles barbaries (pédophilie, délinquance, incivilité, exclusion légalisée des plus faibles) s'installent dans les villes.

Toutes ces impasses du monde contemporain ont fait penser à certains que nous entrions nécessairement dans une ère de «décroissance». Un monde «fini», s'il veut survivre, serait condamné à inverser ses priorités et à rechercher l'équilibre dans tous les domaines plutôt que de continuer à croître. La notion de développement, même «durable», est vouée aux gémonies par les tenants de cette nouvelle croisade.

Quoi qu'il en soit, face au tableau plutôt sombre d'un millénaire qui promettait pourtant monts et merveilles, le beau mot Essor peut-il encore résonner au cœur du lecteur comme l'appel à construire un monde plus juste, plus respectueux des origines, plus pacifique, plus humaniste? Existe-t-il encore «des mots qui font vivre?»

Tout dépend du point de vue! Que veut-on regarder? Sur quoi focalise-t-on son attention? Quelles sources d'information privilégie-t-on?

Est-ce l’esprit de destruction mis en mouvement par de puissantes forces psychologiques autant que sociologiques et politiques, qui placent sans cesse les hommes dans des rapports de subordination entre possédants et démunis, entre forts et faibles, entre vainqueurs et vaincus? Alimentant par là la création de situations, d'états, d'instances, où dominent le mépris, l'arrogance, le meurtre.

Est-ce l'esprit de réconciliation, de résilience, d'entraide, de convivialité festive, à l'origine de tant de micro et macro événements qui parcourent le monde aujourd'hui. Mouvements de solidarité avec les requérants d'asile en Suisse, développement d'une économie sociale et solidaire permettant notamment l'intégration des personnes précarisées, mouvements Vérité et Réconciliation créés en 1995 en Afrique du Sud et largement répandus aujourd'hui dans plusieurs pays, mouvements coopératifs orientés vers la construction de la paix tel le village de Neve Shalom/Wahat as-Salam réunissant depuis 1970, juifs israéliens et arabes palestiniens, etc. La liste est longue d'actions collectives qui émergent de ce monde en crise et qui ont en commun la prise de conscience de ce qu'on appelle le pouvoir d'agir des acteurs de la société civile. Forces d'émancipation collective desquelles on peut espérer la création de nouveaux rapports sociaux et économiques basés sur la coopération et la gestion des conflits par la médiation.

Se forger un point de vue propre, à l'écart des idéologies anciennes et des effets de mode. Le vouloir ouvert sur un monde complexe et multiréférentiel. Le mettre en œuvre avec conviction et lucidité, dans sa vie personnelle autant que collective. Accepter de le partager en le confrontant à celui des autres et en pariant sur les forces positives qui peuvent les fédérer. Laisser naître de cette convergence des différences, la figure d'un nouveau projet collectif, du plan local jusqu'au plan mondial. Telle pourrait être l'éthique de l'homme dans un monde en crise.

Tel pourrait être aussi la perspective des animateurs de l'Essor en 2005. Penser et agir en réseau pour que la paix, la justice et l'écologie émergent de la diversité des regards et des points de vue à travers le monde. Formuler dans une charte quatre axes d'engagement prioritaires: 1. La cause de la paix; 2. La pratique de la solidarité; 3. Le respect de la vie; 4. L'ouverture à la créativité. Ces quatre priorités prolongent les valeurs fondatrices du journal tout en les ouvrant sur un monde complexe, multi-polaire et incertain. Elles demanderont beaucoup d'audace dans l'action, de persévérance dans la conviction, de confiance dans la vie et de créativité sans concurrence destructrice.

Mais il reste à traduire cette perspective en un projet d'édition et de diffusion de l'Essor adapté à un contexte de communication en pleine mutation.

Côté diffusion, entre la «toile» et le «papier», l'équipe de rédaction pourrait choisir les deux! Le lectorat actuel de l'Essor, comme beaucoup de lecteurs de périodiques de l'après-guerre, restera fidèle à une publication sous forme de papier qu'il reçoit dans sa boîte à lettre. Par contre si nous voulons rejoindre un public plus familier d'une information diffusée en réseau sur internet, nous devrons trouver un partenaire qui nous hébergera sur son site, nous permettant ainsi d'envisager une diffusion à plus grande échelle.

Coté édition, l'équipe de rédaction devra trouver un nouveau style et une nouvelle manière de travailler. Prioritairement, coller davantage à l'actualité, source des préoccupations principales du lecteur, tout en pratiquant cette prise de distance qui a fait la force de l'Essor pendant ces décennies. Affirmer plus clairement ses convictions tout en osant les confronter à celles des autres, notamment les plus jeunes, pour ne pas se donner l'illusion d'un rapprochement, d'une convergence entre les humains, alors qu'ils sont encore à construire au cœur de cette multipolarités conflictuelle du monde. Sans quoi l'Essor ne sera qu'un «prêt-à-penser» parmi d'autres et demeurera dans un pacifisme autosatisfait.

Ensuite, travailler au sein d'une équipe plus mobile dans son travail d'investigation, plus souple dans le choix des sujets, en engageant davantage la créativité et la responsabilité des rédacteurs, dans le respect de la nouvelle charte du journal.

Au delà du centième anniversaire de sa création, l'Essor doit prendre un nouveau virage. Il pariera sur la pérennité d'un humanisme critique et toujours précurseur. A la nouvelle équipe de rédaction et aux lectrices et lecteurs présents et futurs, partie prenante de ce monde nouveau à créer, de prouver que l'Essor a encore un avenir et peut être utile à la cause de la paix, de la justice, de la préservation de la terre et de la liberté créatrice des humains.

Alain Simonin
Rédacteur responsable
1998 - 2005

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